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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 21 AOÛT 1840 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Réouverture.

    Comme il arrive toujours en pareil cas, la curiosité du public s’est portée tout d’abord sur la décoration nouvelle de l’intérieur de la salle et du foyer ; chacun s’est empressé en conséquence de se récrier contre les fonds rouges ou contre les fonds bleus, de se poser l’adversaire de l’or ou le défenseur de l’argent. — C’est une salle de bains ! — c’est un café ! disait-on du foyer. — L’aspect général est dur et sombre, ajoutait-on pour la salle. — Ces colonnes d’avant-scène en blanc mat ne sont pas de bon goût, etc. etc. Comme je ne suis pas absolument forcé d’apprendre leur art, que j’ignore, à MM. Debré et Cambon, et que les gros ridicules de cette espèce surabondent dans notre petit monde critique pour le plus grand divertissement des lecteurs, je ne vois pas pourquoi j’irais ouvrir un cours gratuit d’architecture et de peinture, dire des absurdités colossales ou d’inqualifiables niaiseries pour démontrer que je n’y entends rien, quand tout le monde est disposé à me croire sur parole. Je me bornerai donc à dire simplement l’impression ou plutôt les impressions (car il y en a deux) que j’ai reçues du riche costume que vient de revêtir la salle de l’Opéra. La première, le jour des Martyrs, ne lui a pas été favorable : je trouvais tout cela faux, clinquant, vulgaire, fade, etc. La seconde, le jour des Huguenots, a été fort différente : presque tout m’a semblé convenable, sévère, mais somptueux ; quelques ornemens m’ont paru d’un goût un peu hasardé ; mais j’ai trouvé des parties magnifiques, et l’ensemble durable autant que beau. Il faut que les sons aient des reflets comme la lumière, sans quoi je n’eusse pas ainsi passé du blanc au noir, ou du noir au blanc, dans mon appréciation impartiale du travail des décorateurs. Et voilà pourquoi, si j’ai vu tant d’or en écoutant la partition des Huguenots, l’intérieur de l’Opéra illuminé par la voix des Martyrs ne m’a pas paru couleur de rose.

    Ah ! c’est une belle chose que la musique, comme la justice, quand elle est juste ! Maintenant que tout le monde la sait, même les compositeurs, elle va faire des miracles. Et comment ne la sauraient-ils pas, ces animaux de compositeurs, quand tant de gens s’occupent bénévolement à la leur apprendre ? On n’entend plus parler aujourd’hui que de rhythme, de carrure, de symétrie, de mélodie, d’harmonie, de modulations, d’instrumentation ! Il n’y a que cette pauvre, touchante et noble expression qu’on oublie et qu’on méprise. Et voilà pourquoi souvent encore la musique, comme la justice, n’est pas juste. Mais ça viendra : les critiques professeurs de composition sont à cette heure fort occupés d’un grand travail qui ne peut que donner une immense influence à leurs doctes leçons, une force irrésistible à leurs argumens et une éternelle durée à leurs théories savantes..... Ils apprennent le solfége. L’avenir de l’art est assuré. Malheureusement le grand professeur, le patriarche des temps forts, M. Fétis, se repose ; lui qui savait si bien autrefois la composition et le solfége ! il se repose, et déjà le voilà dépassé ; c’est un malheur ! Mais à l’âge où il est parvenu, il est bien permis de ne plus apprendre et d’oublier un peu.

    La représentation des Martyrs, lundi dernier, a été assez froide : Duprez n’était pas en voix ; il a mis néanmoins une rare énergie dans le final du troisième acte. Mme Gras a vocalisé la scène religieuse de l’inspiration avec l’agilité et la sûreté d’intonations qu’elle possède si éminemment. Jamais le Saint-Esprit, en descendant sur une néophyte, n’a rempli son âme d’une joie pareille. Rien de charmant comme le bonheur avec lequel la jeune cantatrice prend sa volée dans ces nuages de fioritures, se laisse emporter aux courans des gammes ascendantes et descendantes, chromatiques ou diatoniques, se berce sur les arpéges, s’arrête capricieusement sur un trille prolongé ; elle nage ou vole à tire d’ailes, ou plane doucement, comme les hirondelles par un beau jour d’été. A tout autre on serait tenté de dire : C’est trop d’ornemens ! C’est abuser des traits et des fioritures ! Mieux vaut une phrase de chant large et expressif que tous ces milliers de notes chatoyantes ! Ce style est bien rarement dans le caractère d’un personnage, si léger qu’on le suppose ; il choque toujours dans un rôle épique ou sérieux ; les compositeurs ne l’emploient guère en général que pour vous plaire et vous donner l’occasion de briller ; vous êtes donc un peu responsable de l’usage qu’ils en font. Mais en voyant Mme Gras se lancer ainsi radieuse dans ses roulades infinies, y oublier et le drame et l’expression musicale, et s’y perdre avec tant de plaisir, on se laisse aller sympathiquement à tout oublier comme elle ; on la voit si heureuse qu’on l’applaudit pour son bonheur.

    Wartel travaille, on s’en aperçoit. Il maîtrise mieux sa dangereuse voix. Qu’il ne se lasse pas d’en adoucir le medium, surtout ! car c’est là pour lui que les sons ont le plus de tendance à devenir des cris, ou à perdre tout au moins le caractère de distinction qui fait un des plus grands charmes du chant et contribue tant à sa véritable puissance.

    La représentation des Huguenots avait attiré beaucoup de monde ; elle a été sous tous les rapports l’une des plus satisfaisantes qu’on ait données depuis long-temps. Sans doute les chœurs, l’orchestre et les chanteurs ont voulu fêter le retour de M. Meyerbeer qui y assistait après une longue absence. Les premiers ténors seulement, dans le rataplan, ont obtenu un petit désagrément qu’on aurait pu leur épargner en considération de la difficulté de leur tâche. Le parterre ne s’inquiéte pas de la subdivision des voix, du ton criard du fa naturel et du danger que présentent certaines parties, quand elles sont ainsi abandonnées à elles-mêmes par l’orchestre ; il demande justesse, le parterre, surtout depuis qu’il paie quatre francs, c’est-à-dire huit sous de plus qu’auparavant. Franchement, il n’a pas tout-à-fait tort, et l’on devrait lui donner de la musique juste, au moins pour ses huit sous. Ça viendra, quand nous aurons une grande école de chœurs. A propos de justesse, il faudrait bien aussi trouver le moyen de hausser les trompettes au diapason des autres instrumens ; leurs attaques d’un bon demi-quart de ton au-dessous, déchirent les oreilles et détruisent par là tout l’effet des tutti énergiques. Il y a plus d’un an que ce défaut se fait cruellement sentir. Le chef d’orchestre, placé au centre de la masse instrumentale, et les exécutans eux-mêmes ne s’en aperçoivent pas, mais pour les auditeurs qui écoutent à une certaine distance, c’est un supplice qu’il faut absolument et à tout prix leur épargner.

    La bénédiction des poignards, supérieurement exécutée par Massol, Alizard, Ferdinand Prévost et Serda, a été interrompue par les applaudissemens. Duprez, qui avait laissé un peu à désirer dans le duo du second acte, et notamment à la phrase, Suis-je sur terre ou dans les cieux, n’a jamais été plus entraînant dans le septuor du combat ; son élan, Et bonne épée et bon courage, a électrisé la salle. Admirable d’un bout à l’autre du duo du quatrième acte, rendant la passion avec toute son âme, toutes ses forces, toute sa voix, sans aucune de ces irritantes réserves des chanteurs que la situation, quelque saisissante qu’elle soit, ne domine jamais, il a mérité le grand succès qu’il a obtenu, et peut-être plus encore. Duprez est un artiste. Mlle Julian l’a bien secondé ; les sons du medium de sa voix commencent à acquérir un peu de plénitude et de fixité ; les notes du registre supérieur ont une pureté et une force remarquables ; d’ailleurs Mlle Julian chante juste, et c’est une belle qualité. Il me semble qu’elle jette un peu trop à l’aventure le si et l’ut aigus quand ils se présentent dans une phrase où il faut de la force. Ces notes élevées prennent alors un accent de dureté que la cantatrice éviterait en ménageant plus adroitement leur émission. Le rôle de Marguerite est un de ceux où Mme Gras déploie le plus de gracieuses coquetteries. Il ne s’agit pas là d’une héroïne romaine se convertissant à la foi catholique et suivant au martyre son époux ; aussi les arabesques de son chant d’hirondelle paraissent-elles presque toujours bien motivées, et peut-on les applaudir sans restrictions.

    On s’occupe à l’Opéra d’achever la mise en scène du Diable amoureux, ballet dont le succès est à cette heure absolument indispensable. Il réussira donc nécessairement, en attendant la reprise de Stradella, où Marié doit représenter le personnage principal. Duprez veut aussi, dit-on, aborder enfin celui de Robert. Fait-il sagement ? Les uns disent oui, les autres non ; plusieurs assurent qu’ils n’en savent rien. Nous sommes de ceux-là. Attendons. Mais l’important n’est pas de tuer le temps avec des essais de cette nature ; il faut tout de suite un grandissime opéra. Celui de M. Meyerbeer est terminé ; il est probable que cette partition, sur laquelle reposent de si graves intérêts, sera bientôt mise à l’étude ; et pourtant on assure que l’auteur hésite encore à la livrer.

    On parle de l’engagement de Mlle Loëve, la prima donna de Berlin, à laquelle M. Meyerbeer destinerait son grand rôle. Nous l’avons vue ici, il y a deux ans ; elle est bien belle ! Si son ramage....... M. Relstab, le terrible critique prussien, affirme qu’il répond. Elle parle parfaitement le français ; elle ressemble à Fanny Elssler, voilà bien des chances de fortune.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

    On a repris la Neige, opéra qu’on croyait fondu, et qui est encore, en vérité, fort au-dessous de la température de zéro. Mme Thillon, une jolie petite Anglaise qui parle très agréablement le parisien, y a chanté, avec de charmans airs de tête et des poses ossianiques fort avenantes, une foule de petites mélodies glacées, sucrées, assez bien conservées. N’en parlons pas davantage ; je n’ai vu que la fin d’acte où la neige tombait, tombait à gros flocons, à gros flocons de papier, pesans et coupés en carrés dans les marges de quelque journal incapable de faire la pluie ou le beau temps.

H. BERLIOZ.      

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 février 2016.

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