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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 19 JUILLET 1840 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

 Première représentation de l’Opéra à la Cour, pasticcio en deux actes, de MM. Scribe, de Saint-George[s], Weber, Rossini, Mozart, Meyerbeer, Halévy, Berton, Mercadante, Méhul, Cherubini, Grétry, Auber, Hérold, Boïeldieu, Nicolo Isouard, Daleyrac, Lulli, Donizetti, un compositeur inconnu, un lazzarone, et le grand saint Eloi.

    Il faut rendre justice à tout le monde ; voilà bien certainement l’idée la plus carnavalesque, la plus horriblement bouffonne qui ait jamais pu éclore sous le crâne d’un directeur ennemi de la musique. Croire qu’on va intéresser trois heures durant un auditoire tant soit peu intelligent avec un détestable concert en action ; prendre à droite et à gauche des airs, des duos et des quatuors, souvent choisis parmi les plus médiocres, pour ne rien dire de pis, grossièrement cousus les uns aux autres, transposés tantôt en dessus, tantôt en dessous du ton désigné par l’auteur, enjolivés de quelques mauvais traits de flûte, mélangés de fragmens de chansons populaires et pilés ensemble dans le mortier de l’orchestre sous le lourd tampon de la grosse caisse ; puis assaisonner ces mélodies d’un dialogue où l’on a l’air de se moquer de la musique, des musiciens et du public, tout en voulant courre l’esprit, qu’il n’est pas facile d’atteindre à travers cet épais fourré de morceaux d’ensemble, ces haies de chansonnettes, ces mares de cavatines itatiennes ! Dieu ! quelle cuisine ! j’aimerais mieux (on me croira si l’on veut, mais c’est la vérité), j’aimerais mieux être réduit pour tout potage à avaler la Vieille !

    On n’a encore rien fait, que je sache, de cette force là. L’arrangement du Freyschütz sous le nom de Robin des Bois, celui de la Flûte enchantée sous celui des Mystères d’Isis, le Pasticcio de la Forêt de Sénart, que sont-ils comparés à une aussi monstrueuse olla-podrida ?

    Mais il n’y a donc plus personne qui veuille écrire pour l’Opéra-Comique ? Les compositeurs qui, jusqu’à présent, s’étaient si peu ménagés pour tirer ce pauvre théâtre de la profonde ornière où il s’est embourbé, ont-ils perdu le courage, ou la force, ou la bonne volonté, ou, tout à la fois, la bonne volonté, le courage, la force et quelque autre chose encore ? Une raison pareille peut seule justifier le directeur ; car il faut être réduit à la plus profonde indigence, à la misère la plus nue, la plus efflanquée, pour aller ainsi mettre à contribution, sans leur aveu, les morts, les vivans, les Allemands, les Français, les Italiens, les jeunes, les vieux, les riches, les pauvres, les novateurs, les imitateurs, les empereurs et les colporteurs ; arracher un lambeau de pourpre à celui-ci, une moitié de sa veste trouée à celui-là, et emprunter jusqu’aux boutons de la culotte du roi Dagobert ! Et qu’on ne fasse point fi de l’immortelle apostrophe adressée si à propos à son maître par le grand saint Eloi ! bien qu’elle ait été un peu mise à l’envers, elle figure très avantageusement au milieu de toute cette friperie musicale dont la majeure partie n’est pas mieux à l’endroit.

    Admirez la puissance d’une telle conception lyrique et ses heureux résultats ! Savez-vous, dans ces deux longs actes, ce qui produit le plus d’effet, musicalement parlant ? C’est la chanson du roi Dagobert. Et devineriez-vous ce qui passe le plus complétement inaperçu ? Le duo de Don Juan.

    Au fait, c’est peut-être Mozart qui a tort ; nous avons été sans doute aveuglés jusqu’ici par d’injustes préventions ; et le jour est venu de le remettre à sa place, de le remettre à l’endroit. Cependant le faire battre par ce vieux forgeron de saint Eloi, c’est bien fort !!!….

    Faut-it absolument raconter la pièce qu’on nous a faite pour en arriver là ? C’est difficile, c’est long, c’est très ennuyeux à dire, encore plus ennuyeux à lire, inutile et embarrassant ;

Sed si tantus amor casus cognoscere nostros,
Incipiam.

    Voilà une citation poétique en belle compagnie !

    La scène se passe dans je ne sais quelle petite cour allemande. Le grand-duc régnant, qui ne demande à la musique que de l’endormir au retour de la chasse, possède un maître de chapelle dont les œuvres remplissent parfaitement ses intentions à cet égard, et une fille dont les yeux noirs, au contraire, ont troublé le sommeil de plusieurs jeunes princes.

    Ce compositeur particulier n’est point jaloux de ses confrères ; seulement, comme il aime avant tout son repos, pour éviter les sollicitations, les intrigues, les ambitions rivales qui pourraient le troubler, il a établi un cordon sanitaire autour du duché qu’il est chargé d’endormir, et l’entrée en est sévèrement interdite à tout compositeur quel qu’il soit. La musique imprimée ou manuscrite est aussi impitoyablement arrêtée à la frontière ; pas la moindre ariette, pas le plus léger canon ne pourrait pénétrer. D’où il suit que les productions de notre particulier sont seules connues et goûtées dans ce pays-là, et qu’il est sûr de conserver sa place tant que le grand-duc aimera à chasser et à dormir.

    La jeune princesse a des idées fort différentes. Elle aime, elle est aimée, son père veut la marier et la laisse maîtresse de son choix. Ce choix de son cœur ingénu, elle n’ose s’y arrêter ; celui qui en est l’objet n’est que jeune, beau, spirituel et prince ; et la princesse a rêvé de ne confier le soin de son bonheur qu’à une âme de feu, à un Vésuve, à un excentrique, à un homme déchiré, à un Byron, à un artiste enfin ; car telle est l’idée qu’elle s’est faite de l’homme de l’inspiration.

    Le prince Adhémar qu’elle aime ne sait à quoi attribuer l’obstination de ses refus ; il est toujours aux petits soins auprès d’elle, il l’accable de témoignages de tendresse et de respect ; mais, hélas ! tout cela est peu artiste, et Mina n’épousera jamais qu’un homme déchiré. Ce secret, trahi par sa demoiselle d’honneur, vient enfin expliquer son étrange conduite ; Rosbeck, le gouverneur du jeune prince, en saura profiter. Voici comment : Adhémar sera perfidement dénoncé à la princesse pour un homme dont les basses inclinations ont donné souvent de grands chagrins à son père. Il n’est point adonné au vin, aux femmes, ni au jeu ; mais il est, c’est humiliant à avouer, passionné pour la musique, qu’il cultive avec le plus grand succès comme le plus malheureux artiste, comme le moins noble homme de génie. « Serait-il vrai ? s’écrie Mina. — Tellement vrai, qu’il n’y a pas de mois qu’il ne produise au moins un opéra ! — Oh ! bonheur ! Eh bien ! dites à votre maître que si, dans huit jours, il peut me faire entendre un opéra de sa façon, composé ici même exprès pour moi, je serai si fière de l’avoir inspiré, que je consentirai peut-être à lui donner ma main. » Grande joie d’Adhémar en apprenant ce caprice, et grand embarras pour le satisfaire. Heureusement Rosbeck est un homme aux expédiens ; d’ailleurs il ne sait pas la musique, ce qui est la première condition pour faire un opéra en huit jours. Il va interroger ses souvenirs et composer une partition, selon l’usage en pareil cas, avec des lambeaux qu’il a retenus de celles des grands maîtres ; elle passera pour être l’œuvre du prince Adhémar. Comme depuis fort long-temps on n’a point admis dans le pays d’autre musique que celle du compositeur particulier de la chapelle ducale, la supercherie ne saurait être découverte. Le maestro seul pourrait s’en apercevoir, mais on l’éloignera sous quelque prétexte le jour de la représentation. Electrisé par son idée, Rosbeck, dans un air formé de cent mille réminiscences hétérogènes, petit pâté (pasticcio) dans un grand, invoque l’assistance du brillant Rossini, et de Cherubini, et du fécond Auber, et du fameux Weber (on devrait bien avertir Chollet qu’on ne prononce pas Oueber en allemand, mais tout simplement Veber). Il invoque en son lieu le charmant Boïeldieu, et Nicolo Isouard, et le divin Mozart, (j’aimerais mieux Musard pour la rime); le savant Halévy, et d’Aleyrac aussy, et monsieur Meyerbeer, en oubliant Mainzer.

    Ah ceci est beau, ceci est très beau ! Si vous entendiez comme la musique va bien sous cette poésie ! Quel langage éloquent parle l’orchestre ! Comme il pleure, comme il rit, comme il tonne, comme il vibre sympathiquement à chacun de ces grands noms qui lui sont chers ! Pendant que sur la dernière syllabe de celui de Boïeldieu, Chollet file un son dans les hauteurs de sa voix de tête, la flûte soupire : « Prenez garde, la Dame blanche vous regarde ! » Au nom de Mozart, l’orchestre frappe, en le syncopant une fois, l’accord de mineur, et les musiciens devinent que cette mesure unique est celle du début de l’ouverture de Don Juan et de l’entrée de la statue du commandeur ; pour Rossini, c’est l’air de Figaro qui éclate : « Largo al factotum della cità » ; pour Daleyrac, c’est l’andante de Gulistan, « Ah ! que mon âme était ravie », tyroliennisé d’une façon fort agréable ; pour Meyerbeer rugit la valse infernale de Robert-le-Diable ; je ne me souviens plus du fragment appliqué à Oueber, et je vous fais grâce des autres.

    J’espère, en retour, qu’on me dispensera d’achever l’histoire. D’ailleurs elle se devine ; il est clair que l’opéra ainsi conçu est bien vite composé, presque aussi vite copié, appris et joué, que la princesse, persuadée que son noble amant est l’auteur de toutes ces belles choses, y compris l’air du Roi Dagobert, se laisse toucher par tant de génie, et accepte pour époux l’illustre artiste, l’homme déchiré, qui, mettant un genou en terre, lui présente pour cadeau de noces sa nouvelle partition en lui disant : Princesse ! excusez du peu !

    Le musicien qui a cousu, collé, soudé, tordu, rapiécé, dépecé, éreinté, replâtré toute cette musique, a gardé l’anonyme ! Nous n’avons donc pu le désigner dans le catalogue des auteurs que sous le titre de compositeur inconnu. Quant au lazzarone, j’ignore son nom également ; mais la première phrase de l’air de Mme Eugénie Garcia ne m’a pas laissé de doutes sur la collaboration d’un des compagnons de Mazaniello. J’ai maintefois à Naples entendu fredonner cette mélodie, dont peut-être quelque compositeur de profession se sera emparé en la donnant, c’est-à-dire en la vendant comme sienne.

    Lulli n’a que peu contribué pour sa part à la confection de l’énorme pâté ; en sa qualité d’ex-cuismier on aurait pu lui demander davantage. On s’est contenté de lui emprunter le fameux air qu’il composa à l’occasion d’une fête donnée au roi Louis XIV par les demoiselles de Saint-Cyr, et qui devenu depuis, grâce à Handel, l’air national des Anglais, circule dans le monde sous le nom du God save the King.

    Le ou les morceaux du Torquato Tasso ont paru tenir trop de place dans cette composition ; il y en a d’autres encore qu’on a attribués à M. Donizetti, mais qu’il n’a point écrits cependant. L’erreur est excusable, toutes ces choses italiennes se ressemblent tellement ! C’étaient à ce qu’il paraît des pièces à succès du répertoire des chanteurs, et comme telles, sans doute, désignées par eux pour former le fond de leurs rôles, la croûte du pâté.

    Maintenant que leur choix est fait, je n’ai plus qu’un conseil à donner à M. Crosnier : c’est d’annoncer pour la prochaine représentation, qu’à la demande générale ces messieurs et ces dames chanteront leurs différens morceaux tous à la fois. Je réponds de la recette ; il y aura foule assurément. Ce ne sera pas du reste une innovation bien hardie ; ce procédé harmonique est déjà connu. Nous le mettions en œuvre avec beaucoup d’agrément à l’Académie de Rome, aux jours de grandes orgies. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, et possédant plus ou moins bien quelques airs favoris, s’arrangeaient de manière à ce que chacun en eût un différent, pour obtenir la plus grande variété possible (la variété est le charme des arts) ; après quoi, à un signal donné, ce vaste morceau d’ensemble à vingt-quatre parties s’exécutait avec le plus grand sang-froid, accompagné, sur la promenade du Pincio, par les hurlemens douloureux des chiens épouvantés, pendant que les barbiers de la place d’Espagne, souriant d’un air narquois sur le seuil de leurs boutiques, se renvoyaient l’un à l’autre cette naïve exclamation : Musica francese !

    Allons, M. Crosnier, il faut faire ça ! Si vous voulez, tous nos concertans de l’Académie se réuniront aux vôtres. Duc, l’architecte, vous chantera son air de la Colonne, ce sera de circonstance ; Dantan n’a pas oublié la chanson du Sultan Saladin, Montfort triomphait dans la marche de la Vestale ; Signol était plein de charmes dans la romance Fleuve du Tage ; et je vous assure que j’avais quelque succès dans l’air si tendre et si naïf, Il pleut, bergère. Ce sera la farce de vôtre pâté.

    On avait réuni jeudi dernier, pour exécuter ce bel ouvrage, tout ce que l’Opéra-Comique compte de chanteurs qui savent chanter ; M. Botelli débutait en outre ce jour-là. Sa voix de basse est en général un peu voilée, mais d’un timbre distingué ; il vocalise aisément, et chante toujours juste ; c’est de plus un bel homme, d’excellentes manières. Il a été fort applaudi. Masset a profité des avis de la critique sur l’abus qu’il était disposé à faire des sons de tête ; il a chanté largement et simplement (chose fort difficile en soi) le peu qu’on lui a confié. Ce n’était pas la peine, en vérité, de le tenir cinq mois à l’écart, après le rôle unique dans lequel il s’est fait connaître avec tant d’avantage ; on s’attendait à quelque chose de mieux pour lui. Mme Eugénie Garcia avait la part de la lionne ; elle a toujours sa belle méthode, son éclatante vocalisation, son expression dramatique appliquée à de la musique qui rit quand elle pleure ; et malheureusement aussi, son amour exclusif pour le style empanaché, pour les airs qui rappellent les beaux chasseurs au plumet vert, au baudrier noir, à l’innocente épée, aux galons dorés, héros d’antichambre qui, derrière les calèches armoriées, excitent l’admiration des portières et des bonnes d’enfans. Franchement, quand je vois de riches organisations comme celles-là se vouer obstinément au culte du faux et du clinquant, je me prends à les exécrer de toute mon âme. La voix de Mme Garcia, d’ailleurs, a beaucoup perdu dans le medium et dans les cordes basses. Mme Potier est bien jolie ; elle a murmuré avec Roger le duo de Don Juan : La ci darem la mano, que nous avons parfaitement reconnu, quoiqu’on en ait dit. L’orchestre a exécuté l’ouverture du Jeune Henri au milieu de cette représentation dont, en somme, les honneurs ont été partagés entre Chollet et Mme Garcia.

THÉATRE DE L’OPÉRA.

    La grande nouvelle aujourd’hui, c’est l’apparition de Mlle Taglioni, c’est l’étonnement de deux mille spectateurs, accourus pour fêter son retour, en retrouvant ce talent merveilleux plus jeune, plus fort, plus sûr de lui-même qu’il ne le fut jamais. La vaste salle de l’Opéra remplie jusqu’aux combles a salué la sylphide des plus vives acclamations. Ce beau public était profondément ému ; il a applaudi lui-même, et la pluie de fleurs n’a coûté à la Diva qu’un geste de reconnaissance et son frais sourire d’Ariel. Je laisse aux poëtes du feuilleton le soin de vous décrire cette danse inconnue, cette joie douce et mélancolique, cette chaste passion, ce vol d’hirondelle sur la surface d’un lac, ces bonds de gazelle, cette fuite rapide et imprévue comme celle d’une flèche traversant à l’improviste la clairière d’un bois ; ils trouveront des termes pour exprimer tout cela. Heureusement c’est leur affaire et non la mienne ; je n’ai à parler à l’Opéra que du monde chantant.

    Or donc : Marié a obtenu un succès très réel et très mérité dans le rôle de Raoul des Huguenots ; inégal dans la romance et dans quelques autres parties des deux premiers actes, il s’est emparé de l’auditoire au sextuor du combat, et l’a terrassé tout à fait dans le sublime duo du quatrième acte. Là il s’est montré excellent acteur autant que chanteur inspiré ; sa physionomie a pris une expression inaccoutumée, que l’éclat de ses yeux noirs secondait à merveille ; il a fait ressortir certains mots qu’on avait peu remarqués jusqu’ici, entre autres ceux que Raoul jette à Valentine en lui montrant par la fenêtre les cadavres des catholiques égorgés au bord de la Seine. Et sa dernière exclamation, que Duprez a tant de peine à achever aujourd’hui à cause du si bémol de poitrine qui la termine, n’a fait que lui donner l’occasion de couronner son succès. Courage, Marié ! la carrière est ouverte, et chantez simplement, toujours, toujours, toujours.

    Le trio des moines, exécuté ce soir-là par Massol, Alizard et F. Prévost, a été interrompu par les applaudissemens. Ce quatrième acte est un prodige !

    Mme Gras arrive de Londres, où on l’aime plus que je ne saurais dire. Elle a brillé dans tous les concerts, fait de fort belles collections de bank-notes et de guinées, et excité l’émulation des dilettanti de la capitale et des provinces ; c’est à qui la paiera le plus cher. Elle va de nouveau traverser la Manche pour aller au festival de Birmingham, où l’on se propose de lui offrir la bagatelle de 100 livres sterling (2,500 fr.) par soirée.

    Mlle Dobrée a bien joué et chanté Amazilly aux deux dernières représentations de Fernand Cortez ; elle donne à ce rôle une certaine physionomie demi-sauvage qui lui convient on ne peut davantage, et son accentuation de l’air : Je n’ai plus qu’un désir, est aussi vive que naturelle.

    Mlle Julian s’est fait remarquer dans Robert-le-Diable ; mais sa voix, fraîche et sonore depuis le jusqu’à l’ut aigu, est par trop décolorée et sourde dans l’échelle inférieure. Peut-être le travail pourra-t-il pallier plus ou moins ce défaut.

    Mme Stoltz est de nouveau et sérieusement malade ; l’altération de sa voix ne sera que momentanée, il faut l’espérer : elle a donné un instant des inquiétudes. Ma foi ! s’il n’y a plus à l’Opéra que des soprani sur-aigus, sans medium ni cordes graves, je crois qu’il faudra renoncer à la musique de caractère et aux scènes passionnées.

    Duprez n’est pas trop bien portant non plus, et M. Léon Pillet a jugé nécessaire de lui rendre sa liberté pour un mois encore.

    Quant au répertoire, aux pièces nouvelles…………… du temps………… et…………… patience……… M. Duponchel……. laissé…………. rien………… Meyerbeer……………… vides………… cartons…… malade……………………………….

    J’ai oublié de dire, en parlant de Robert-le-Diable tout à l’heure, que M. de Bériot vient de publier, sur les principaux motifs de cette partition, une Fantaisie pour violon et piano, qu’il a composée en société avec M. Edouard Wolf, jeune pianiste fort distingué, dont Thalberg et Chopin font le plus grand cas. J’ai entendu récemment ce virtuose ; son exécution m’a paru saillante surtout par la verve et une précision rhythmique que, pour ma part, j’estime au moins aussi indispensable que les autres qualités plus apparentes dont on se préoccupe trop exclusivement. Il est inutile d’ajouter que la partie de violon est traitée dans ce duo avec l’art exquis que M. de Bériot met dans ses productions même les plus légères.

    Il me reste à recommander aux amateurs d’instrumens à vent, huit musiciens bavarois qui exécutent, au concert Vivienne, des morceaux fort compliqués avec un aplomb, une justesse d’intonation et un fini de nuances peu ordinaires. Les deux trompettes ont principalement excité l’admiration de nos artistes français, leurs rivaux. Jamais d’incertitude dans l’attaque des notes les plus élevées, jamais de sons douteux, point d’embarras dans les successions les plus rapides. Ils sonnent comme des archanges.

Iphigénie en Tauride, à Londres.

    Les journaux anglais nous apprennent qu’un grand enthousiasme vient d’accueillir l’Iphigénie en Tauride, de Gluck, exécutée pour la première fois à Londres par la troupe allemande. On ne se souvient pas, disent-ils, d’un succès musical de cette nature ; on ne peut guère lui comparer que la sensation produite par le Fidelio de Beethoven. On a admiré entre autres magnifiques inspirations, le chœur des prêtresses de Diane pendant la tempête, le chœur des Scythes, l’air O malheureuse Iphigénie ! qui a valu une ovation à Mme Heinefetter (est-ce une parente de la cantatrice de ce nom récemment engagée à l’Opéra ?), le songe d’Iphigénie, le sommeil d’Oreste, et le duo des Deux Amis.

    Ceci est très significatif. Si le public de Londres sent et comprend du premier coup des beautés d’un ordre aussi sévère et aussi prodigieusement élevé, alors il faut convenir que la musique chez nos voisins a fait d’immenses progrès ; car, grâce à l’oblitération presque absolue de son sentiment de l’expression, notre public français pris en masse ne serait peut-être pas à beaucoup près aujourd’hui aussi intelligent ; et Iphigénie en Tauride est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Les chœurs ont dignement soutenu leur réputation ; l’orchestre seul, malgré le talent des artistes qui le composent, est très faible ; la masse des instrumens à cordes surtout, trop peu nombreuse comme toujours, a paru d’une maigreur extrême. Axiome : Quand un orchestre de théâtre est complet, au dire du directeur, doublez le nombre des violons, des altos et des violoncelles, et c’est à peine si cela suffira. Ce défaut n’est pas aussi grave dans les orchestres des grands théâtres lyriques de Paris, de Milan et de Vienne ; mais il existe cependant, et six violons, deux altos, et trois ou quatre violoncelles de plus n’y gâteraient rien.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er février 2016.

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