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Hector Berlioz: Feuilletons

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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 19 JUIN 1839 [p. 1-3]


 THÉATRE DE L’OPÉRA.

Les Huguenots. — Mlle Nathan.

    Le second rôle abordé hier par Mlle Nathan offre sans doute de plus grandes difficultés de chant et d’action que celui de la Juive, dans lequel la débutante a paru en public pour la première fois ; et ces difficultés, dont il faut lui tenir compte, rendent plus méritoire le succès partiel qu’elle a obtenu ; mais il faut malheureusement reconnaître, quoi qu’on fasse, combien la plupart des défauts que nous avons déjà signalés dans la voix de Mlle Nathan sont peu susceptibles d’être atténués par l’étude. Les cordes basses et la plupart de celles du médium n’ont aucune sonorité réellement musicale, et je crois que la cantatrice a tort de vouloir forcer l’émission de ces sons défectueux, qui, au lieu de sortir faibles et ternes, prennent alors un timbre rauque pénible à entendre. Un rôle dans lequel la gamme haute de si à si serait à peu près seule employée, fournirait à Mlle Nathan le moyen d’utiliser les belles notes sonores qu’elle possède incontestablement, sans l’obliger à lutter à chaque instant avec celles dont elle est et restera dépourvue. Ce rôle ne peut exister que dans un opéra nouveau dont l’auteur se sera appliqué à résoudre le problème que nous venons d’indiquer : Faire chanter un soprano sur une échelle diatonique de huit notes seulement. Il faut espérer que M. de Ruolz, dans son opéra de la Vendetta, qu’on monte en ce moment, aura pu y parvenir. Peut-être un travail obstiné pourra-t-il donner à Mlle Nathan des moyens qu’elle n’a pas encore pour maintenir la justesse de ses intonations ; elle doit s’appliquer, par une attention de tous les instans, à atteindre ce but. Elle chante souvent trop haut ; et dans les Huguenots, si son grand duo avec Levasseur, au troisième acte, a produit peu d’effet, c’est moins encore aux passages écrits dans les cordes basses qu’à des phrases entières chantées au-dessus du ton qu’il faut l’attribuer. Mlle Nathan a bien mieux rendu le duo du quatrième acte, dans lequel, en outre, elle a déployé beaucoup de sensibilité et d’énergie. Elle a eu aussi plusieurs beaux élans dans le trio du cinquième; et ces notes jetées, dont elle doit tant se défier en général, ont retenti d’une façon tout-à-fait dramatique au milieu des voix d’hommes du dernier chœur : « Abjurez, Huguenots. »

    Tout le quatrième acte, dans lequel Serda s’est fait applaudir plusieurs fois, a remué l’auditoire entier ; Duprez s’est livré à toute sa fougue passionnée dans le merveilleux duo qui le termine. Quelles frémissantes acclamations exciterait cette scène de la bénédiction des poignards, si elle était exécutée avec la chaleur entraînante qu’y a mise le compositeur ! Mais au lieu d’enthousiasme, c’est de l’ennui, de la nonchalance, c’est une horrible tiédeur qu’on remarque dans l’exécution des masses ; trop heureux sommes-nous encore quand l’ensemble y est à peu près. Le morceau du premier acte, « Vous savez si je suis un ami sûr et tendre », a donné lieu sur le théâtre à une cacophonie qui a duré assez long-temps pour faire beaucoup rire le parterre. De pareils accidens ne devraient pas avoir lieu à l’Opéra.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de Polichinelle, opéra-comique en un acte, de MM. Scribe et Ch. Duveyrier, musique de M. Montfort.

    Il y avait ce soir-là deux débutans dans la même pièce, un compositeur et un chanteur ; ils ont réussi tous les deux. Ils étaient, il est vrai, bien secondés par les auteurs du livret, qui ont su répandre de l’intérêt et du charme sur une donnée dramatique qui ne semblait au premier abord rien promettre de bien attachant ni de bien neuf.

    Lauretta, fille du marquis Bombolini, diplomate ruiné de la cour de Palerme, a épousé un jeune Napolitain fort riche qui a nom Lelio. Lauretta est parfaitement heureuse : son mari l’adore ; elle l’aime tendrement ; seulement il s’obstine à lui cacher le motif des absences qu’il est, dit-il, obligé de faire régulièrement chaque jour, à sept heures du soir ; il lui défend même d’entrer dans son cabinet de travail, et cela sous peine de perdre à tout jamais son affection.

    Mais c’est donc comme dans ce conte français appelé Barbe-Bleue ! dit Lauretta. — Peut-être, répond Lelio, — Voilà Lauretta curieuse, jalouse ; la voilà malade. Elle se souvient que dernièrement Lelio a passé la nuit tout entière dehors ; et la veille, en traversant avec lui la rue de Tolède, elle a vu une belle dame faire à son mari un petit salut fort leste, en lui disant : Bonjour, Lelio ! Point de doute, Lelio la trompe ; et puis ce cabinet mystérieux, qu’y fait-il donc ? Il en laisse ordinairement la clef dans un coin du salon, où la jeune curieuse l’a bientôt trouvée. Après le combat obligé entre les bons et les mauvais sentimens qui la retiennent et la poussent tour à tour, la curiosité l’emporte comme toujours, et Lauretta va pénétrer dans ce lieu redoutable, quand un bruit soudain l’oblige à remettre précipitamment la clef dans sa cachette et à revenir sur ses pas. C’est son père, l’ébouriffé marquis Bambolino-Bambolini, qui arrive. La cour de Palerme l’a envoyé à Naples, en le chargeant d’une mission fort délicate, fort difficile, fort extraordinaire ; et pour aiguillonner le zèle de notre diplomate, l’Eperon-d’Or lui est promis s’il peut mener à bien cette importante négociation. Il faut savoir qu’en ce temps-là les Napolitains adoraient, conjointement avec le bienheureux Saint-Janvier, un artiste prodigieux, un homme de génie, un grand homme enfin, qui à lui tout seul embellirait l’existence du riche et du pauvre, du seigneur et du lazzarone, de l’enfant et du vieillard. Pour ce demi-dieu les ovations quotidiennes, les riches présens, les applaudissemens frénétiques, les couronnes, les fleurs, l’amour des dames, la haine des beaux cavaliers, les hommages du peuple, l’admiration des grands et l’amitié du roi. Eh bien ! ce maître des cœurs, cet Eole de l’enthousiasme napolitain, ce phénomène d’inspiration, de verve et d’esprit, qui n’est ni Cimarosa, ni Salvator, et qui laisse si loin derrière lui les grands peintres, les grands musiciens, les grands chanteurs et même les grands danseurs, c’est lui qu’il s’agit d’amener à Palerme et d’enlever par conséquent aux transports de son peuple fanatisé. Belle affaire, ma foi ! ravir à Naples sa gloire et son idole !

    Un jeune prince, aimé des lazzaroni, a pu être exilé ; les lazzaroni l’ont regretté ; mais le port et le marché sont demeurés calmes. Avisez-vous maintenant de ne pas démentir au plus vite l’effroyable nouvelle qui circule de Tolède à Chiaïa, du port au château de l’Œuf, de Portici au Pausilippe, et vous allez voir une émeute auprès de laquelle celle de Masaniello ne fut qu’un jeu d’enfant. On dit que l’ambassadeur sicilien, marquis de Bambolini, doit emmener à Palerme pour un mois il nostro maraviglioso, il nostro grande, il nostro amato signore Pulcinella. Oui ! on a osé concevoir cette idée : enlever Polichinelle ! Voilà donc pourquoi le Vésuve gronde et menace si fort depuis quelques jours : on aurait à moins des tremblemens de terre !

    Cependant le marquis est décidé à braver tous les orages, à s’exposer aux plus affreux dangers : l’Eperon-d’Or est un puissant stimulant. Sa résolution une fois prise il donne quelques instans à sa fille, la questionne sur la conduite et les sentimens de Lelio : il veut savoir si elle est au moins heureuse avec ce roturier. Laurette n’a pas la force de cacher à son père ses craintes jalouses ; elle raconte les absences périodiques de Lelio. — Il joue ! s’écrie Bambolini ; il sort la nuit, il mène un train d’enfer, son luxe surpasse tout ce qu’on voit à Naples. Evidemment c’est au joueur. — Mais, mon père, cette dame qui lui a dit si familièrement : Bonjour, Lelio ! Et puis ce collier de perles, qu’il a commandé, je le sais, au joaillier de la cour ? — Eh, par saint Gennaro, il joue et il a des maîtresses ; l’un n’empêche pas l’autre ; au contraire ! Mais je l’entends. Ah, je vais le traiter ! Entre Lelio. Le marquis furieux s’avançant vers lui : « Osez-vous bien….. etc., etc. » Lelio se justifie bien vite et bien simplement. Il n’est point un joueur, car il sort ordinairement sans argent ; Lauretta le sait, elle sa trésorière ; et en rentrant, toujours il en rapporte. Il n’est pas infidèle ; car ce collier de perles qu’il tire de sa poche, est destiné à Lauretta dont c’est la fête aujourd’hui. Réconciliation, confidences. Le marquis apprend à son gendre le but de son voyage ; mais comme il ne veut pas, malgré tout ce qu’on dit à Naples du fameux artiste, acheter chat en poche, il décide que ce soir même ils iront tous les trois voir Polichinelle dans la pièce nouvelle qu’on vient de monter pour lui. Lauretta est enchantée, elle n’a jamais vu la merveille du jour ; malgré l’envie qu’elle a depuis long-temps d’aller au théâtre à la mode, son mari n’a pas encore pu trouver une soirée libre pour l’y conduire. Ce soir encore Lelio est obligé de se priver de ce plaisir ; mais Lauretta peut aller au spectacle sans son mari ; elle a son père. — « Allons, de la joie ! une toilette éblouissante ; nous allons voir Polichinelle ! Ah, mon père, c’est qu’il est charmant, c’est qu’il est spirituel, c’est qu’il est beau, c’est qu’il est bon, c’est qu’il est brave ! Tout le monde le dit. Il a donné six mille ducats à un vieux militaire qui n’avait pas de pension ; il a sauvé deux enfans qui se noyaient dans la mer ; il s’est battu avec trois jeunes gens qui s’étaient permis de rire en le voyant passer. Et vous savez son mot touchant sur le prince banni qu’on appelait Beau-Soleil. Entré en scène avec un habit de couleur verte (celle du prince), son interlocuteur lui dit : Eh bien ! orange verte, qu’attends-tu donc pour mûrir ? — Aspetto il sole, j’attends le soleil, a-t-il répondu. Et le peuple de crier, de se tordre les bras d’enthousiasme. Oh ! quel bonheur ! Nous allons voir polichinelle. » Le père et la fille sortent pour se préparer a cette belle soirée. Lelio demeuré seul paraît inquiet et agité, quand on frappe à une porte dérobée dont lui seul a la clef. Il ouvre, une femme empanachée s’avance en souriant vers lui ; c’est la signora Bocchetta, directrice du théâtre de polichinelle. Vous avez sans doute depuis long-temps deviné quel grand personnage est Lélio eh bien ! oui, Lelio n’est autre que l’immortel polichinelle. Bocchetta vient lui annoncer que le théâtre est loué pour ce soir, l’appeler son sauveur, son roi, son dieu, son polichinelle. Mais Lelio glace à l’instant cette brûlante reconnaissance en déclarant qu’il ne jouera pas ce soir là. — Le théâtre est loué tout entier ! s’écrie Bocchetta épouvantée. — N’importe, je t’indemniserai. — Le public a entendu parler de ton voyage à Palerme, il est mal disposé pour moi, il croit que je te laisse partir, que je t’ai vendu ; s’il ne te voit pas ce soir il abîmera tout dans mon théâtre. — Bocchetta, laisse-moi tranquille, je ne jouerai ni ce soir, ni demain, ni après-demain ; et si tu me tourmentes je ne jouerai plus du tout. A présent, va-t-en, voilà qui est convenu. La directrice éperdue s’éloigne, comme Cassandre, en levant vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et en oubliant son gant sur une table. Mme Boulanger a eu une peine incroyable à oublier ce diable de gant qui ne voulait pas quitter sa main.

    Il est vrai qu’il fait très chaud ; je n’ai pas la moindre envie de contester la finesse des doigts de Mme Boulanger. Lauretta, en rentrant, aperçoit l’objet fatal. — « Une rivale ! en voilà la preuve ; mon cœur ne m’avait pas trompée. » — « Malheur à nous ! je sais tout, crie le beau-père en se précipitant dans le salon, voilà d’où vient cette immense fortune. Ah ! non certes, il n’y a plus rien d’étonnant à le voir sortir sans argent et rentrer la bourse pleine. Il peut donner à sa femme des colliers de perles, ils ne lui coûtent rien. Ton mari, malheureuse enfant, ton mari est un voleur en grand, un chef de bande, un brigand, un Jean Sbogar. Sa troupe m’a poursuivi jusqu’ici. Les bandits ont brisé ma voiture, emmené mes chevaux. Entends leurs cris ! » En effet, d’horribles vociférations retentissent sous les fenêtres du palais ; le tumulte augmente, quand Lelio s’avançant fait mine de vouloir paraître au balcon. « Malheureux, crie Bambolini, ne te montre pas, les sbirres te connaissent, et tu serais perdu. — Je ne crains rien, dit Lelio. » Il va au balcon, sa présence est aussitôt accueillie par des cris de joie, des applaudissemens, et au lieu d’une décharge d’arquebuses, c’est une pluie de fleurs, de couronnes et de sonnets qu’il reçoit en faisant au peuple ses plus gracieuses salutations. Bocchetta reparaît, le désespoir dans les yeux. — « Je jouerai, dit Lelio, fais replacer les affiches. » Lauretta, qui pendant cette scène est entrée dans le terrible cabinet, revient avec un costume complet de Polichinelle. Tout s’explique. « Malédiction ! moi, marquis Bambolino-Bambolini, ambassadeur, et cætera, je serais le beau-père d’un histrion ! — Oui, monseigneur, répond Lelio, et de plus chevalier de l’Ordre de l’Eperon-d’Or, par la grâce du roi et de Polichinelle. En voici le brevet que j’ai obtenu pour vous de Sa Majesté. » Le gros marquis ne peut garder rancune à un histrion qui, à en croire les apparences, est l’ami du roi. Lauretta, d’ailleurs, en est plus folle que jamais. Il ne peut donc que s’attendrir et dire comme le baron de Wormspire : « Le Roi !!! je vous bénis, » et la toile tombe.

    Cette jolie pièce, où les mots heureux surabondent, a obtenu un franc et loyal succès auquel le compositeur a concouru de son côté par une musique élégante et toujours de bon goût, sinon bien vive et bien neuve. Les mélodies, à mon sens, manquent peut-être d’ampleur, et les phrases de liaison entre elles ; mais l’ensemble de cette partition décèle un homme bien élevé, un artiste de bonne compagnie, qui parle peu, et dit toujours en bons termes ce qu’il a à dire. C’est fait avec soin, les voix sont bien écrites, l’instrumentation est soignée ; rien dans les motifs n’est emprunté à Musard, et Musard, en conséquence, n’aura rien à réclamer. Ce mérite en vaut bien un autre. Le thème de l’air de Lelio : Ah ! quel supplice ! est expressif et plein de charme. Les couplets de Henri ont réussi par leur verve bouffonne ; ceux de Mme Boulanger ont été moins heureux ; il est vrai que l’actrice, en commençant le premier couplet, a manqué de mémoire ; il en est résulté un peu de froideur dans son exécution, tellement qu’à ce moment-là elle a voulu tirer son autre gant, qui est venu tout de suite. Mlle Rossi s’est déjà en grande partie corrigée du défaut que nous lui avons quelquefois reproché dans la manière de terminer ses périodes de chant, et de plus elle a acquis cette faculté si rare et si précieuse, quand on en sait tirer parti, de chanter pianissimo, et d’enfler la voix sans rien perdre de la pureté de son timbre ni de sa sonorité. Mlle Grisi et Mme Persiani excellent dans cet emploi des demi-teintes qui donnent une douceur si pénétrante aux accens tendres et la fraîcheur naïve du chant des fauvettes aux vocalises légères et gaies ; Mlle Rossi arrivera sans nul doute à maîtriser aussi complètement son art sur ce point. Il est aisé de voir qu’elle travaille et que ses études sont bien dirigées ; sa voix d’ailleurs est belle et étendue.

    M. Ernest Mocker, qui débutait dans le rôle de Lelio, a obtenu un succès dont s’est étonnée la majeure partie de l’auditoire, tant il avait été peu préparé. On regardait sans doute le débutant comme un de ces messieurs entre deux âges qui jouent les oncles amoureux et grognent à peu près juste dans un morceau d’ensemble, à condition que leur partie restera également éloignée des notes du ténor et des tons de la basse, et qui triomphent surtout au si du médium. Loin de là, Ernest Mocker est un jeune homme intelligent qui paraît aimer son art et se livrer à lui corps et âme ; il joue bien, sans gestes ambitieux, dit le dialogue d’une façon naturelle, vive, quelquefois imprévue, et conduit avec beaucoup d’aplomb et d’aisance une voix de ténor flexible et douce à laquelle il ne manque qu’un peu plus de force de vibration. C’est un de ces enfans de la musique qui apprennent jusqu’à un certain point deux ou trois instrumens, l’harmonie et le chant, sans avoir jamais dans leur enfance rien étudié sérieusement. Je l’ai vu, il y a dix ans, timballier à l’Odéon, à l’époque où le chef-d’œuvre de Weber faisait la fortune de ceux qui ne le comprenaient pas et donnait des insomnies à d’autres qui le comprenaient trop bien. L’idée lui vint un soir de confier ses baguettes à un de ses camarades et d’aller s’habiller en chauve-souris pour la scène infernale. Une fois mêlé à la troupe grotesque des fils de Satan, il fit au milieu des flammes de si drôles de gambades, de si bouffonnes évolutions, que l’orchestre entier, qui avait les yeux sur lui, partit d’un éclat de rire, et que le gamin se consola bien vite, en regagnant son pupitre, d’avoir fait hommage d’une bonne moitié de sa chevelure aux flammes âcres et dévorantes des maudits. Ce fut là son premier début. Plus tard, il porta des lettres, il fut groom, courrier, polisson dans les comédies de Picard. Puis il se mit en tête d’apprendre le répertoire de l’Opéra-Comique, alla débuter dans le Midi, obtint de grands succès à Toulouse, d’où il est enfin revenu dans le giron de notre église artistique-parisienne, hors de laquelle il n’y a point de salut. Et le voilà installé au théâtre de la Bourse, où il sera d’autant mieux placé qu’on remarquera moins ce qui manque à sa voix trop jeune encore, et que son aptitude dramatique y trouvera plus aisément à se développer. Son succès a été complet ; avec un peu d’aide, on l’eût redemandé.

COLLECTION DES LIEDER DE F. SCHUBERT,

Traduction nouvelle de M. Emile Deschamps.

    Depuis deux ans la vogue de ces admirables chants de Schubert n’a fait que s’accroître en France. Les compositeurs, les compositeurs allemands surtout, savent cependant tout ce que perd une musique semblable quand on la sépare de la langue et de la poésie pour lesquelles elle fut écrite. Il y a là, en effet, une telle adhérence entre les vers et la mélodie, qu’il est presque impossible que certaines intentions, les plus fines peut-être, ne soient pas au moins affaiblies ou détournées de leur vrai sens, quand la poésie originale vient à être remplacée par une autre, d’un mérite supérieur peut-être, mais enfin différente dans les menus détails du rhythme et de l’accent de celle qui inspira la période musicale. Il arrive souvent ainsi en pareil cas, que des éditeurs ignorans commettent les plus étranges bévues, dont le public, à parler franchement, ne s’aperçoit guère. Le plus célèbre des lieder de Schubert, le Roi des Aulnes en fournira un exemple. On m’a raconté qu’un éditeur de Londres, pensant faire un coup de maître, avait remplacé le poëme de Goëthe par une traduction de Walter-Scott écrite long temps avant l’apparition de la musique de Schubert. Or, dans les vers du barde écossais, l’ordre du dialogue est interverti dans un endroit, de manière à ce que le père rassure l’enfant précisément quand le poëte allemand fait l’enfant épouvanté implorer la protection de son père. On juge de l’à-propos de l’inversion et du ridicule contraste qui en résulte quand, par la musique, elle est mise en rapport avec ce cri d’angoisse de l’enfant que l’invisible roi étreint de ses caresses meurtrières, et le calme attendri de la réponse paternelle. Si le fait est vrai, je ne saurais m’en étonner beaucoup : nous avons eu trop souvent à subir des monstruosités semblables de la part des rimailleurs qui ont traduit les chefs-d’œuvre de Mozart, de Gluck, de Weber, et dont le respect pour ce qu’ils appelaient leurs vers a été si fatal aux plus belles inspirations de ces grands musiciens. Il fallait la prodigieuse souplesse du talent de M. Emile Deschamps, la rare habileté avec laquelle il tourne des obstacles insurmontables, et l’aisance gracieuse qui ne l’abandonne jamais dans sa lutte avec les difficultés les plus ardues de la versification, pour venir à bout de traduire comme il l’a fait cette multitude de petits poëmes allemands de divers auteurs, sans rien leur ôter de la naïveté qui en fait le charme, et surtout sans altérer le moins du monde le texte musical ni rompre le lien qui l’unit intimement à la poésie. Quant au mérite littéraire de son œuvre, il ne m’appartient pas de l’apprécier. L’auteur des traductions de Roméo et Juliette, de Don Juan, celui qui écrivit le livret de Stradella et tant de poésies légères et humoristiques, où le fini du travail le dispute à l’originalité de la pensée, a droit à des éloges d’une valeur que les miens ne sauraient avoir.

    Je ne puis cependant, bien que cela lui importe fort peu, résister au plaisir de citer parmi les choses à mon gré les plus délicieuses de ce recueil, l’Adieu, les Astres, la Cloche des Agonisans, la Sérénade, Rosemonde, Ave Marie, la Jeune Mère et la Délicieuse. Partout, en outre, la pensée de Schubert a été respectée scrupuleusement. Le scrupule même a été poussé trop loin dans quelques occasions ; ce n’est pas en effet altérer la physionomie d’une composition musicale que de mettre deux croches à la place d’une noire et réciproquement, quand l’accent de la langue l’exige et M. Emile Deschamps aurait pu prendre cette liberté, dont abusent tant d’autres, par exemple, dans le Roi des Aulnes, lorsqu’il a place sur les cinq notes : , , , sol, sol, ces mots : le père frémit. S’il y avait dans le vers : le père tremble, tout irait bien : l’accent fort se trouvant sur l’avant-dernière syllabe, ce mot peut en conséquence frapper le premier temps de la mesure ; mais dans frémit l’accent fort est au contraire sur la dernière. Puisque la phrase musicale n’avait point à en souffrir, et que frémit ne peut être remplacé par tremble à cause de l’élision avec la syllabe suivante, il fallait au lieu de trois et deux sol mettre quatre et un sol. Mais je parie que les compositeurs lui pardonneront volontiers une réserve dans laquelle il est impossible de voir autre chose que de la modestie d’abord, et un extrême respect pour l’une des plus belles productions de la musique moderne. Il n’est pas nécessaire, je pense, de rappeler tout ce qu’il y a d’élevé et de neuf dans la plupart de ces lieders ; Schubert est aujourd’hui trop connu, et nous en avons parlé trop souvent, pour revenir encore sur l’immense mérite de l’œuvre qui fonda en Europe sa réputation. Chacun peut avoir ses préférences au milieu de tant de richesses ; j’avoue, pour mon compte, ne pas aimer beaucoup l’Eloge des Larmes, d’une sentimentalité un peu commune et qu’on pourrait prendre pour une romance parisienne ; ni la Truite, malgré un dessin d’accompagnement fort intéressant ; ni même la Rose, pour moi rose blanche incolore et sans parfum. Mais la Sérénade, les Astres, la Religieuse, l’Ave Maria, Marguerite, le Roi des Aulnes, tout cela est d’une magnificence et d’une beauté égales à celles des chefs-d’œuvre les mieux consacrés par le temps et l’admiration générale. Ajoutons, pour les amateurs qui aiment les éditions de luxe, que dans celle-ci M. Schelinger [Schlesinger] n’a rien voulu leur laisser à désirer ; belle gravure, beau papier, lithographies, vignettes, encadremens, rien n’y manque.

    Puisque j’en suis sur les compositeurs allemands, je recommanderai aux pianistes deux séries d’études pour leur instrument récemment publiées, l’une par M. Rosenhaim, l’autre par M. Edouard Wolf. Les études de M. Rosenhaim se distinguent par une rare élégance de traits et de dessins, par des mélodies brillantes ou suaves, et par une tendance générale à l’effet musical plutôt qu’à l’effet spécial de l’instrument. M. Wolf, au contraire, a cherché davantage, ce me semble, les nouvelles combinaisons, les nouveaux procédés, dont peut encore s’enrichir l’art du piano. Plusieurs parties de son ouvrage sont néanmoins d’une musicalité excellente et se distinguent souvent par l’invention et par une hardiesse d’harmonie quelquefois poussée trop loin.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 15 octobre 2015.

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