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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 10 DÉCEMBRE 1837 [p. 1-2]


THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation du Domino noir, paroles de M. Scribe, musique de M. Auber.

 ENSEIGNEMENT MUSICAL. — CONCERTS.

    Nous sommes au bal chez la reine d’Espagne. Deux élégans dominos noirs passent et repassent dans la foule, suivis d’un jeune homme dont le regard et les mouvemens décèlent une vive agitation. Vous devinez tout d’abord que c’est un héros sentimental, dont la passion à la Werther pour l’une des deux femmes cachées sous le masque a troublé la raison. Horace Massareno, en effet, a vu l’an dernier dans une des soirées de la cour un domino noir parfaitement semblable dans sa taille et dans sa démarche à celui qu’il vient de rencontrer ; il l’aime éperdument. Comment faire pour l’aborder et pour connaître ses traits ? Un ami de notre amoureux, le comte Juliano, se prête complaisamment au rôle de Mercure ; il invite à danser la compagne de la belle inconnue, et laisse celle-ci avec Horace dans un tête-à-tête qu’elle ne paraît pas redouter beaucoup ; si peu même, qu’Horace feignant de dormir sur une ottomane, l’inconnue s’approche de lui et dépose un baiser sur son front en laissant tomber une rose. Grande joie du dormeur, qui ne tarde guère à faire comprendre à la belle qu’il était bien éveillé. On s’explique, on s’aime ; mais des obstacles insurmontables s’opposent au bonheur des deux amans : l’inconnue n’est plus libre. — Grand Dieu, vous êtes mariée ! — Non, seigneur, je ne le suis point, je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais ! Horace, au désespoir, se perd en conjectures, mais sans rien imaginer qui le mette sur la voie de découvrir la vérité. Chose étonnante, cependant, il ne chante pas, comme il est d’usage en pareil cas à l’Opéra-Comique, quel est donc ce mystère ? Minuit sonne, cri d’effroi de l’inconnue qui s’échappe en disant : « Je suis perdue. » Personne encore ne dit : quel est donc ce mystère, c’était pourtant bien le cas.

    Suivons l’héroïne dans sa fuite. La voilà seule, effarée, troublée, sbigottita, comme disent les Italiens, dans les rues de Madrid, par une sombre nuit d’hiver. Elle a peur des étudians ivres, elle a plus de peur de ceux qui ne le sont pas ; elle craint les voleurs, elle craint la garde, elle craint tout enfin.

    Une lumière brille au premier étage d’une maison d’honnête apparence ; la fugitive, sans hésiter, se dirige de ce côté, frappe à la porte du palais (car c’est un palais), et demande à la vieille servante qui lui a ouvert un asile pour la nuit. Après un moment d’indécision, la vieille consent à accueillir l’inconnue, à condition seulement que, pour justifier sa présence aux yeux du maître du logis, elle voudra bien revêtir le costume d’une paysanne aragonaise qu’on attend pour le service de la maison, et se faire passer pour elle.

    Un bruit de pas se fait entendre, c’est le maître qui rentre avec une douzaine d’amis qu’il a invités à souper, et parmi lesquels nous retrouvons le pauvre Horace plus pensif, plus désolé, plus amoureux que jamais. L’amphitryon où l’on soupe n’est autre que le complaisant comte Juliano, avec qui nous avons déjà fait connaissance au bal. On pense bien que des viveurs comme ceux qu’il amène vont faire un brillant accueil à la nouvelle Hébé qui doit leur servir à boire. La pauvre enfant est en effet lutinée d’une telle façon, qu’elle est sur le point de trahir son incognito en appelant à son secours le malheureux Horace qui, depuis son entrée, la dévorait des yeux en pensant de toutes ses forces, puisqu’il ne le disait pas : Quel est donc ce mystère ? Le danger passe, et les deux amans demeurés seuls pour la seconde fois, Horace parle à l’inconnue du bal où il vient de la voir, et lui demande le motif de son déguisement et de sa présence en pareil lieu. La fausse Aragonnaise soutient à merveille son rôle ; elle nie effrontément avoir jamais porté d’autres habits que les siens, et rit au nez d’Horace quand il veut lui rappeler la conversation qu’ils ont eue ensemble chez la reine quelques heures auparavant.

    Le malheureux s’éloigne convaincu qu’il est fou ou ensorcelé.

    Cependant la nuit est sur le point de finir, l’anxiété de l’inconnue paraît plus vive ; elle veut partir, elle veut rentrer chez elle. Mais comment y parvenir sans que son retour à une heure pareille ne décèle son escapade nocturne ? M. Scribe a tout prévu. Voici venir un gros cafard, amant sournois de la vieille servante, qui ne parle que de poulets gras et de bon vin, et singe de son mieux le tartuffe de Molière. C’est le portier de la maison de l’inconnue. Vite elle court reprendre son domino noir, et, dans une scène imitée des Etourdis d’Andrieux, grossissant sa voix, elle se fait passer pour un revenant, épouvante cet imbécille de ses menaces et lui enlève ses clefs. La voilà sauvée ; elle court, elle arrive, elle ouvre, elle entre, elle tombe à demi évanouie de fatigue et d’émoi…. en quel lieu, s’il vous plaît ?… devinez un peu….. dans le parloir d’un couvent de l’Annonciation. Oui, dans un couvent ; c’est une novice (qui le croirait ?), elle va renoncer au monde dans quelques heures ; Angela d’Olivarès, c’est son nom, doit être bientôt abbesse de ce couvent, et pour mieux se préparer à la sainte et grave cérémonie de sa prise de voile, elle a pris le masque, couru les bals et devisé toute la nuit avec les plus élégans cavaliers de Madrid. J’ai peine à croire à la réalité de sa vocation pour la vie monastique. En Espagne, peut-être, n’y regarde-t-on pas de si près. Une autre religieuse convoite depuis long-temps la place que la jeune Angela est sur le point de lui enlever, grâce à sa parenté royale. (Elle est cousine de la reine.) L’ambitieuse a remarqué le trouble d’Angela, elle soupçonne la vérité. De là propos insidieux, médisances, calomnies, caquets sans fin ; Vert-Vert avait raison :

Parlasembleu que les nonnes sont folles !

Mais qui frappe de si grand matin à la porte du saint lieu ? C’est Horace en personne, qui vient, à je ne sais quel propos, déclarer à la religieuse ennemie d’Angela qu’il ne peut épouser une jeune pensionnaire dont la main lui est destinée, circonstance dont je vous informe aussi brusquement que j’en ai été informé moi-même. Horace est homme d’honneur ; il aime une autre que sa fiancée, et ne peut offrir sa main à qui ne saurait obtenir son cœur. Ecoutons… on chante dans la chapelle… Horace regarde par une fenêtre, et voit au pied de l’autel, en costume de nonne, son Aragonaise, son domino noir, son inconnue, son démon. Cette fois il perd la tête tout-à-fait ; il se jette à genoux, il demande grâce à Dieu, il pleure, il chante, il va se trouver mal, quand une lettre de la Reine vient fort à propos interrompre la cérémonie. Sa Majesté défend à sa cousine de prononcer les vœux qui la sépareraient du monde, et lui enjoint, de plus, d’épouser au plus vite le jeune Horace Massareno dont elle connaît les sentimens. Elle désigne en outre pour abbesse du couvent la religieuse dont cette dignité était toute l’ambition. Je n’ai pas pu découvrir comment cette bonne reine d’Espagne avait si promptement remis chacun à sa place et dénoué cet imbroglio à la satisfaction de tous. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la charmante Angela, qui allait, cinq minutes plus tard, renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, n’a rien de plus pressé que de n’y pas renoncer et reparaît au sortir de la chapelle en costume de nouvelle mariée. Cet habit est peut-être en Espagne celui des épouses du Seigneur ; je ne suis pas assez fort en histoire ecclésiastique et dans l’art des costumes pour émettre une opinion là dessus.

    La musique de M. Auber a généralement plu. On l’a trouvée, comme toujours, vive, légère et piquante. Quelques personnes d’un goût sévère lui reprochent, il est vrai, ses formes un peu étroites, ses mélodies courtes, sa tendance vaudevillique. Peut-être ces défauts seraient-ils moins remarqués si l’on voulait se placer au point de vue du musicien qui cherche, avant tout, le style le plus propre à agir sur le public actuel de l’Opéra-Comique, et à ne pas sortir du cercle musical dans lequel les usages et les moyens d’exécution de ce théâtre ont enfermé l’art pour ne plus lui permettre d’en sortir. Réussir avant tout, tel a été sans doute le but de M. Auber. Et il a complètement réussi, et plusieurs des morceaux, chantés par Mme Damoreau avec une grâce extrême, mais avec une voix bien affaiblie, ont excité les plus vifs applaudissemens. Dans le nombre il faut citer le Jaleo, que M. Auber a emprunté, ou plutôt repris à son ballet de la Muette, quelques autres parties du rôle d’Angela, un chœur syllabique de Nonnes et un final, dont le thème énergique chanté à l’unisson et à l’octave par toutes les voix est ramené deux fois avec beaucoup de bonheur. Le récit des aventures nocturnes de la jeune religieuse a trop le caractère de ces narrations de vaudeville dont Désaugiers a laissé un spirituel et charmant modèle dans son Tableau de Paris à cinq heures du matin. Les paroles sont à peu près tout, et la musique court après elles en s’effaçant de son mieux. Il nous semble aussi que la partie du chant d’Horace, au moment où sa voix se mêle aux chœurs des religieuses pendant la cérémonie de la prise de voile, n’a pas, à beaucoup près, le caractère exigé par la situation ; c’est une partie accessoire plutôt qu’un accent de passion, et le placage en est trop évident. L’ouverture paraît accuser aussi la précipitation avec laquelle l’auteur l’a sans doute écrite ; elle annonce au début une certaine originalité et une ampleur de formes qu’on ne trouve pas à la fin.

    — Les morceaux d’ensemble du Domino noir ont été mieux exécutés qu’ils ne le sont d’ordinaire à l’Opéra-Comique ; mais combien l’art de chanter en chœur est encore peu connu dans ce théâtre ! On dit la note tant bien que mal, sans s’embarrasser de l’expression, des nuances, de l’animation, ni de l’accent rhythmique. Au reste, le chant choral ne se peut bien apprendre qu’à l’aide de ces institutions si nombreuses en Allemagne, et qui nous manqueraient tout-à-fait sans les tentatives heureuses qu’a faites M. Mainzer depuis deux ans. Les progrès de l’académie de chant qu’il a fondée pour les ouvriers ne peuvent être assez rapides pour répondre aux besoins toujours nouveaux des théâtres et des concerts ; il s’agirait donc de réunir dans un exercice commun les amateurs et les artistes qui ont de la voix et savent déjà la musique. Tel est le but que vient de se proposer l’habile professeur M. Pastou, et qu’il atteindra, nous l’espérons. L’école de chœurs qu’il organise en ce moment peut amener, tant pour les progrès de l’éducation des amateurs, que pour le perfectionnement de l’exécution chorale des artistes, les plus heureux résultats. La modicité de la souscription permet en outre à tout le monde de suivre ses leçons ; elle n’est plus que de 20 fr. pour six mois.

    Pendant que M. Pastou s’applique à utiliser l’instruction acquise des chanteurs déjà musiciens, et que M. Mainzer travaille avec persévérance à répandre le goût et le sentiment de la musique dans les masses populaires incultes, n’oublions pas de signaler les ouvrages élémentaires qui peuvent faciliter la tâche future de l’un et de l’autre en mettant les enfans eux-mêmes dans le cas d’apprendre rapidement les premiers principes de l’art des sons. Tel est l’Alphabet musical pittoresque, publié récemment par M. Elwart. L’auteur a eu l’ingénieuse idée de frapper les yeux des enfans par des planches coloriées représentant diverses scènes en rapport plus ou moins direct avec la proposition musicale qu’il s’agit de leur expliquer. Les idées abstraites et toutes mathématiques dont leur esprit aurait eu de la peine à saisir et à retenir les rapports, se gravent ainsi dans leur mémoire pour n’en plus sortir, et tel enfant auquel on n’a pas encore pu apprendre à épeler couramment, grâce à l’Alphabet musical pittoresque de M. Elwart, connaît déjà toutes ses notes et leurs différentes valeurs.

    — Le concert donné à l’Opéra, hier vendredi, a paru un peu froid, malgré tout le talent des artistes qui s’y faisaient entendre. Mlle Nau a brodé avec goût un thème de Rossini ; Duprez et Massol ont vigoureusement rendu un duo énergique de M. H. de Ruolz ; Duprez, ensuite, a chanté une scène de l’Egmont de Goëthe, dont il a composé la musique. Ce morceau est supérieurement instrumenté ; toutes les ressources de l’orchestre y sont mises en œuvre avec une aisance et un aplomb qu’on n’attendait certainement pas de notre grand chanteur. M. Ernst, le hardi violoniste, a fait aussi beaucoup de plaisir, surtout dans le thème du Pirate, qu’il a fort ingénieusement varié. Nous croyons que M. Ernst ne pourrait que gagner sous tous les rapports à oublier un peu les traditions de Paganini : il est évident qu’il y a en lui tout ce qu’il faut pour produire un talent original, et il ne se méfie pas assez, en imitant son maître, du danger de la comparaison à laquelle il s’expose.

    Nous avions eu, quelque temps auparavant, l’occasion d’entendre deux autres violonistes fort distingués, mais dans deux genres différens. Le premier, M. Panofka, déjà célèbre en Allemagne, a donné un concert qui ne contribuera pas peu à populariser son nom parmi nous. Le jeu de cet habile virtuose est essentiellement différent de celui de M. Ernst. Sans trop viser à l’excentricité et à l’éclat, il émeut et attache l’auditeur ; ses traits ont beaucoup de brio, souvent même une exquise délicatesse ; mais il plaît surtout par le moelleux des contours de ses périodes et par la sensibilité profonde qu’il met dans l’exécution des mélodies. Le second, M. Lecointe, couronné au dernier concours du Conservatoire, est élève de M. Habeneck. Ce jeune homme possède une rare qualité ; ses intonations dans le bas, dans le médium, comme dans l’extrême-aigu de l’instrument, sont toujours d’une irréprochable justesse ; les sons qu’il tire du violon ont un velouté délicieux, et dans sa manière de chanter la phrase il met, comme M. Panofka, une expression pénétrante qui en double l’effet. Le concerto dans lequel M. Lecointe s’est fait entendre à la distribution des prix sort entièrement, par sa coupe et par l’intérêt peu commun qu’offrent les parties d’accompagnement, de la ligne des concertos ordinaires. C’est, selon nous, une œuvre d’art dont le mérite ne dépend point, comme tant d’autres compositions qui portent le même titre, de la plus ou moins grande habileté de l’exécutant ; elle intéressera toujours au contraire, même avec un violon-solo ordinaire, pourvu que l’orchestre soit bon et bien dirigé. Ce nouveau concerto, dont les proportions et la durée sont en outre renfermées dans des limites parfaitement raisonnables, est de M. Habeneck.

H. BERLIOZ.     

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er juin 2015.

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