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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 27 août 1837 [p. 1]


THÉATRE DE L’OPÉRA.

Début de Mme Stolz dans la Juive.

    Ces soirées de débuts à l’Opéra ont toujours un remarquable caractère de solennité, surtout quand il s’agit de chanteurs ; la foule s’y porte avec une sorte de curiosité inquiète qui décèle le vif intérêt qu’elle prend à la question qui va s’agiter. On ne conçoit que trop bien l’anxiété des amis de l’art musical en pareille circonstance, en réfléchissant que ce théâtre est le seul de la France entière où la musique soit dignement représentée. Il n’est pas encore tout-à-fait ce qu’il sera et ce qu’il pourrait être aujourd’hui, si l’impulsion première eût été différente ; dans son état actuel, cependant, on lui contesterait difficilement l’une des premières places parmi les plus beaux théâtres lyriques de l’Europe. Mais les grands virtuoses y sont rares, comme partout ; les conditions d’organisation et d’étude que l’art du chant exige se trouvent trop difficilement réunies chez les mêmes individus pour qu’il en soit autrement. De là l’admiration, l’affection même du public pour les artistes qui ont fait leurs preuves ; de là aussi sa méfiance trop bien motivée à l’égard de ceux qui lui sont inconnus.

    Je n’oublierai jamais le premier début de Duprez à l’Opéra ; l’impression que j’en ai ressentie est une des plns vives dont il me souvienne. A son entrée en scène, et n’ayant d’abord à chanter qu’une partie obscure noyée dans la masse des chœurs, pendant cet interminable quart-d’heure sa tournure, sa physionomie, sa taille, sa démarche furent seules l’objet d’une investigation minutieuse et sévère. Enfin les chœurs se retirèrent, les acteurs les suivirent successivement, et Duprez, demeuré seul sur cet immense théâtre, en face du redoutable aréopage avec lequel il avait à soutenir une lutte si dangereuse, vit arriver l’instant solennel de sa vie. Le cœur battait à coups redoublés dans ma poitrine ; Alexandre Dumas, qui avait connu Duprez en Italie, et s’y intéressait aussi très vivement, me dit : « Je voudrais bien être plus vieux d’un quart d’heure, je ne puis plus respirer. » Au même instant, à un bruit léger de la loge voisine, je me retourne et je vois Mme Duprez se laissant glisser derrière un siége, les mains sur les yeux et à demi-morte de peur. C’est qu’il ne s’agissait de rien moins que de voir l’existence entière d’un artiste, et le sort du premier théâtre de France se décider en quelques minutes. Duprez allait-il ne retirer de sa tentative que ce blâme dédaigneux du public, pire que sa colère, ou sortir de l’épreuve en triomphateur ? Etre abandonné de l’administration de l’Opéra, ou en recevoir soixante mille francs par an ? Se voir déchiré par la presse ou porté par elle sur le pavois ? L’Opéra va-t-il tomber dans le marasme ou commencer une nouvelle vie ? Duprez s’avance, on se tait, toutes les respirations sont suspendues…. ; il chante deux mesures de récitatif, et déjà ce monstre aux mille têtes qu’on nomme le public, laisse échapper un grognement de surprise et de plaisir….. une phrase mélodique se présente, il la déroule simplement avec cette ineffable expression et cette voix pénétrante que nous lui connaissons tous aujourd’hui ; applaudissement interminable, immense. La loterie est tirée, un quaterne en est sorti pour l’artiste. Et m’adressant à Mme Duprez : « Levez-vous, Madame, lui dis-je, et regardez votre mari, il est sauvé, sa fortune est faite ! »

    Le début de Mme Stoltz, on le pense bien, n’a pas excité d’aussi vives émotions ; la question n’était plus la même ; Mlle Falcon n’a pas quitté le théâtre fort heureusement, et il ne s’agissait pas pour la débutante de la remplacer. Tout s’est donc passé plus tranquillement.

    Mme Stoltz, elle aussi, est sortie de l’école de ce pauvre Choron, qui apprit la musique à Duprez. Elle s’était déjà produite avantageusement sur le théâtre de Bruxelles, où Nourrit, l’année dernière, eut l’occasion de la remarquer. Elle a une grande et belle voix, bien pleine, bien sonore dans le médium, un peu grêle dans certaines cordes aiguës, moins belle dans le bas, où son étendue est même assez bornée, en somme expressive et puissante. C’est un véritable soprano de grand opéra. Sa prononciation est parfaite, qualité fort rare chez les femmes, et son jeu distingué et souvent pathétique. La dernière scène de la Juive a valu à l’actrice de vifs applaudissemens qui déjà auparavant n’avaient pas fait faute à la cantatrice dans les scènes importantes du second acte.

    Mme Stoltz doit s’attacher à combattre par une étude opiniâtre le défaut de fixité de ses intonations. Qu’elle cherche toujours à bien poser le son d’abord, puis à le conserver tel qu’il était au moment de l’émission ; les exemples que Duprez lui donne chaque soir lui apprendront ensuite à conduire les périodes mélodiques et à bien préparer leur conclusion. Mais ce que je lui demande, au nom des belles qualités dont elle est incontestablement douée, c’est de faire tous les jours des gammes pendant trois heures, sans se rebuter ; son avenir en dépend. En ma qualité de compositeur, je la rends responsable de l’emploi qu’elle va faire de sa belle voix, en lui contestant le droit de n’en pas tirer tout le parti possible. Un tel instrument est la propriété de l’art ; les artistes, qui en connaissent le prix, sont intéressés à sa conservation, et doivent veiller à tout ce qui la menace. Mais Mme Stoltz est trop artiste elle-même pour qu’il soit nécessaire de l’exciter au travail et de lui prêcher la persévérance ; elle comprendra aussi sans doute que l’insistance que je mets à lui recommander la pratique journalière des gammes n’a rien de blessant pour son amour-propre ; deux des premiers chanteurs du monde, Mme Pisaroni et Cafarelli, en ont fait toute leur vie.

    Duprez, dans l’ensemble de son rôle d’Eléazar, s’est déjà élevé bien au dessus du point où il était parvenu à la première représentation ; le progrès est surtout sensible dans le fameux trio du second acte, ce chef-d’œuvre de M. Halévy ; dans l’air admirable du quatrième nous le défions d’aller plus loin ; une pareille exécution est le comble de l’art.

THÉATRE DE L’OPÉRA-COMIQUE.

Première représentation de la Double-Echelle, opéra-comique en un acte ; paroles de M. Planard, musique de M. Ambroise Thomas.

    Une jeune veuve de la cour de Louis XV, ayant eu beaucoup à souffrir du despotisme de son mari, a juré, en présence du roi, de ne pas donner au défunt de successeur, quel qu’il soit. Cependant, les trois premiers mois de deuil sont à peine écoulés que l’ennui, l’occasion et quelque diable aussi la poussant, la marquise oublie son serment et convole en secondes noces. C’est un petit président pommadé, poudré, ciré, tiré à quatre épingles, et partant, assez ridicule, qui a su amener à capitulation cette belle Arsène si fière de sa liberté. Le mariage, toutefois, doit rester secret. Cette condition, rigoureusement imposée au petit président, l’oblige à toutes les précautions des amours clandestines, quand Mme la présidente veut bien lui accorder quelques heures d’entretien.

    C’est une double échelle de bois, prosaïquement peinte en vert, qui sert d’entremetteuse à notre Roméo quand il veut monter au nid de sa colombe,

Chut ! voici la scène des adieux :
     C’était le rossignol et non pas l’alouette
     Dont le chant a frappé ton oreille inquiète.

    On se sépare ; Juliette ferme sa croisée, le beau Montaigu au petit collet part en soupirant. Le jardinier du château, qui l’a vu sortir de l’appartement de Mme la marquise, ne manque pas de l’arrêter au passage pour lui demander le prix de sa discrétion. La manière dont il s’y prend pour rançonner le pauvre époux, a paru fort divertissante. Attendons, le jardinier n’aura pas toujours les rieurs de son côté. Survient le chevalier d’Orgeville, jeune fat, cousin de la marquise qu’il poursuit depuis long-temps de ses hommages toujours mal accueillis. Cette fois il espère mieux ; la marquise est veuve, il s’annonce comme un homme rangé et marié ; en voilà bien assez, selon lui, pour être admis au château ; son esprit et ses avantages personnels feront le reste. En effet on le reçoit bien, il présente Mme d’Orgeville couverte de rouge, de blanc, de mouches et de dentelles. Que devient le jardinier en reconnaissant sa femme dans Mme la chevalière ! Il n’est pas ivre, il n’est pas fou non plus, et cette ressemblance est trop extraordinaire….. Mais comment supposer qu’un grand seigneur puisse être en même temps que Lucas le mari de la même femme ! D’ailleurs on vient d’annoncer que Mme d’Orgeville, retirée dans sa chambre, refuse de souper. « Elle ne veut pas souper, s’écrie Lucas enchanté, oh ! alors décidément ce n’est pas la mienne ! »

    C’est bien elle pourtant, Mme Lucas descend, explique tout au jardinier, en lui racontant comme quoi le chevalier, son frère de lait, est venu la trouver, l’a priée, conjurée, d’accepter d’abord une bourse assez bien garnie et de l’accompagner ensuite costumée en grande dame au château où elle passera pour sa femme pendant quelques jours. « Voilà ma chambre, sur ce balcon en face de celui de Mme marquise ; viens-y ce soir, mon bon Lucas, tu sauras tout ; il ne faut pas qu’on nous voie ensemble plus long-temps. » Le jardinier s’éloigne ne trouvant dans toutes ces explications rien de bien agréable pour lui. Il accourt à la nuit tombante, cherche la porte et ne peut l’ouvrir. En son absence le chevalier était venu donner à sa sœur de lait ses dernières instructions, et la marquise qui l’a vu entrer a trouvé piquant de les enfermer ensemble. Lucas plus désireux que jamais de rejoindre sa femme, a recours à la double échelle, dont le rôle commence à devenir important. Pendant qu’il la place sous la fenêtre, d’Orgeville et la jardinière l’aperçoivent. Quel contre-temps ! Lucas les surprenant en tête-à-tête sera furieux ; sa jalousie lui fera faire quelque sottise, rien ne pourra le désabuser. « Le voilà qui monte, je suis perdue, dit Mme Lucas. — Laisse-moi faire, dit d’Orgeville, l’échelle est double. » Et pendant que le mari monte à gauche le chevalier descend lestement à droite sans être aperçu ; mais sortir de la chambre de Mme Lucas n’est pas tout pour notre héros, il s’agit d’entrer dans celle de la marquise. La nuit est sombre, le jardin désert. Allons ! de l’audace, en avant la double échelle ! Un second personnage caché dans un coin du jardin, faisait au même instant un raisonnement à peu près semblable dont on prévoit les conséquences, c’est le président. Il trouve l’échelle en place, d’Orgeville vient de la disposer pour l’ascension ; il commence à monter d’un côté, le chevalier en fait autant du côté opposé, et les deux rivaux s’animant, au fur et à mesure qu’ils approchent du but, finissent par grimper comme des écureuils et se rencontrer enfin nez à nez au haut de l’échelle. L’étonnement de l’un ne se peut guère comparer qu’à celui de l’autre. On se menace, on se provoque ; le chevalier descend le premier et tire son épée ; mais pendant qu’il se prépare au combat, le président, qui n’a eu garde de venir le rejoindre, saute sur le balcon, ouvre la fenêtre de l’appartement de la marquise, reparaît avec elle bientôt après, et, déclarant enfin le droit qu’il a de se trouver là à pareille heure, souhaite le bonsoir à d’Orgeville, qui part honteux et confus, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus.

    Cette farce, ce vaudeville, ou, si l’on veut, cet opéra-comique, a obtenu un succès de fou rire, qui en vaut bien un autre. M. Planard a été rarement plus heureux. Le jeune compositeur qui débutait ce soir-là ne l’est pas moins d’avoir, pour son coup d’essai, rencontré un livret amusant, bien coupé pour la musique, et supérieurement approprié au goût du public de ce théâtre. Sa légère partition pouvait être, comme tant d’autres, écrasée sous le poids de quelque gros poëme, et c’eût été grand dommage, car elle est charmante. M. A. Thomas est du petit nombre des lauréats de l’Institut, dont la cantate de concours a excité l’intérêt du public et des artistes ; à son retour de Rome il fit entendre, à l’une des séances publiques de l’Académie des Beaux-Arts, un fragment d’opéra italien qui lui valut encore de loyaux applaudissemens ; ce nouveau succès confirme les espérances que ces essais avaient fait concevoir, et son talent aujourd’hui n’est plus contestable. Son style n’a pas, il est vrai, de physionomie bien individuelle, les formes n’en sont pas toujours dessinées bien nettement ; il flotte indécis entre l’école allemande et l’école italienne, tout en inclinant cependant visiblement pour cette dernière. L’expérience et la réflexion ne sauraient tarder à lui montrer la voie où ses dispositions l’appellent, et, quelle qu’elle soit, nous l’engageons à la suivre franchement. En musique comme en tout il faut un parti pris.

    L’ouverture est celui de tous les morceaux du nouvel opéra, où cette indécision se fait le plus sentir ; elle a du feu, cependant, et l’instrumentation en est excellente. Nous avons remarqué la sérénade du chevalier, bien chantée par Couderc ; le duo des deux rivaux, dont la mélodie est neuve et distinguée ; le morceau final, écrit avec beaucoup d’esprit dans le vieux style de Lulli, et surtout la grande scène dans laquelle le chevalier présente à la marquise sa prétendue femme, rôle si rondement joué par Mlle Prévost. Ce quintette, fort bien conçu, d’un heureux sentiment dramatique, et conduit avec une habileté peu commune, arrive graduellement à un grand effet musical par des moyens aussi simples que naturels ; c’est un véritabte élan de verve secondé de toutes les ressources de l’art. L’auteur d’un pareil morceau nous paraît tout-à-fait en dehors de la foule des musiciens. Ajoutons qu’en général il a montré une grande connaissance de l’orchestre, tout en évitant soigneusement les lieux communs d’instrumentation. Enfin, il n’y a dans son ouvrage ni chœurs ni grosse caisse, et, pour les gens qui seraient tentés d’aller à l’Opéra-Comique, il faut noter ces deux points importans.

H. BERLIOZ.

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er avril 2015.

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