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FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS

DU 25 AVRIL 1835 [p. 1-2]


CONCERTS DE M. LISTZ. (sic)

 Hôtel-de-Ville (salle Saint-Jean).

    Symphonie inédite de M. Hiller ; ballade du Pêcheur, de M. Berlioz ; grande fantaisie symphonique pour piano et orchestre, composée par M. Listz sur deux thèmes du mélologue de M. Berlioz (la ballade du Pêcheur et la chanson des Brigands) ; récit et air du Freyschütz, chanté par Mlle Lambert ; air varié pour le violon, exécuté par M. Massart ; Sonata quasi fantasia de Beethoven, le premier morceau (adagio) mis en partition par M. Girard, exécuté par l’orchestre, les deux derniers (allegro et presto appassionnato), par M. Litz ; (sic) marches des Pélerins de la symphonie (Harold), de M. Berlioz ; scènes caractéristiques à quatre voix d’hommes, de M. Clapisson ; grande polonaise de Mayseder pour l’alto, exécuté par M. Urhan.

    Tel est le programme offert par M. Listz à l’élegante assemblée qui remplissait la salle de l’Hôtel-de-Ville. Il était presque impossible, avec un aussi grand nombre de morceaux, de conserver à chacun l’ordre qui lui avait été assigné sur l’affiche ; cependant toutes les mesures avaient été si bien prises que cette difficulté, plus grande qu’on ne pense, aurait probablement été vaincue si une indisposition ne nous eût privés du plaisir d’entendre Mlle Lambert. La jeune cantatrice descendrait-elle de ce fameux Lambert dont Boileau nous a transmis le nom ?….. Cet habile chanteur qui promettait toujours et ne venait jamais, était, à ce qu’il paraît, l’objet d’un tel engoùment, que le poëte satirique, pour ridiculiser l’espèce de cuistre qui l’invite à dîner, ne craint pas d’être taxé d’exagération en le lui faisant placer au dessus du plus beau génie de la France :

Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle,
Et Lambert, qui plus est, m’a donné sa parole.

    Quoi qu’il en soit. Mlle Lambert a été regrettée pour sa voix d’un timbre faible, mais doux et pur, que dirige une bonne méthode, et pour l’air magnifique du Freyschütz qu’elle nous avait promis.

    La symphonie de M. Hiller, par laquelle s’ouvrait la séance, est une des premières productions de son auteur. On remarque dans celles qui lui ont succédé une plus grande variété de formes, des effets plus saisissans, un orchestre plus riche et plus abondant ; mais cet ouvrage n’en est pas moins fort remarquable, à notre avis, sous beaucoup de rap ports. Le style en est ferme et concis, la mélodie distinguée, l’harmonie toujours pure et claire, et l’ordonnance générale pleine de tact et de goût. Le premier morceau contient une phrase syncopée d’une grande délicatesse d’expression ; elle a passé inaperçue cependant, comme il arrivera toujours quand des formes de cette nature ne seront pas présentées isolément, dégagées de tout entourage, de manière à ce que l’attention concentrée uniquement sur elle force le public de les remarquer. L’andante scherzando qui suit a été trouvé un peu froid malgré une foule de détails charmans et la piquante physionomie de l’idée principale. Nous sommes malheureusement aujourd’hui si accoutumés à voir du drame dans tout, que l’auteur nous paraît avoir manqué son but quand nous n’en découvrons pas là où il n’a jamais songé à en mettre. Est-ce la faute de l’artiste si l’on cherche dans son œuvre des intentions qu’il n’a point dû avoir ?….. Si vous admirez le Persée vainqueur de Méduse, serez-vous assez injustes envers Cellini pour ne pas reconnaître encore sa féconde imagination et le tour original de son esprit dans les ravissantes ciselures dont il orna ses autres ouvrages, sans aucune pensée de drame ni de passion ?

    Les deux autres parties de la symphonie de M. Hiller, se distinguent au contraire par une tendance poétique plus en harmonie avec les exigences de l’époque. A une marche d’un caractère original, succède un final intitulé Chant de Pirates, où nous trouvons un grand mérite d’expression joint à une instrumentation des plus énergiques. La mélodie plaintive jetée au milieu de ce fracas d’orchestre, comme le triste chant des captives au travers des élans de joie de leurs sauvages ravisseurs, plaît autant par son étrangeté, que par le contraste qui en résulte. Je pense cependant que le mouvement général du morceau gagnerait à ce que cette phrase épisodique ne revînt pas une seconde fois, que le long tremolo qui lui sert d’accompagnement, nécessiterait quelque dessin fortement accusé dans le grave, pour ranimer le sentiment du rhythme, que la lenteur du chant et la largeur de l’harmonie laissent s’affaiblir.

    M. Boulanger a dit avec beaucoup de grâce la ballade du Pêcheur. Sa voix est un premier ténor, flexible, très étendu dans le haut, mais incompatible avec tout accent vigoureux ou passionné. Aussi a-t-il le bon esprit de ne chanter que des compositions analogues à son genre de talent, et de se faire accompagner plus souvent par le piano que par l’orchestre. Son organe est d’une douceur et d’une justesse parfaite à partir du mi (medium) jusqu’à l’ut dièze aigu (voix de tête) ; nous l’engageons à ne jamais forcer les notes inférieures, dont le moindre effort altère le timbre sans leur donner plus de puissance. La voix de M. Boulanger est, comme ces excellens pianos unicordes, destinés à exécuter dans les boudoirs élégans du grand monde les ravissantes Mazurkas, les Caprices si ingénieux de Chopin, mais qui ne résisteraient pas à l’exécution foudroyante, aux compositions plus orchestrales de M. Listz.

    Celle que M. Listz nous a fait entendre à son concert, sous le nom de fantaisie symphonique sur la ballade du Pêcheur et la chanson des Brigands, était le morceau sur lequel l’intérêt et la curiosité de l’auditoire s’étaient portés de préférence. Cet ouvrage, avant d’arriver jusqu’au public avait eu à vaincre les préventions et les difficultés qui ne manquent jamais d’accueillir toute production excentrique élevée. D’abord, suivant la louable coutume que nous avons en France, de n’accorder aux artistes qu’une faculté éminente, en rabaissant toutes les autres, on s’est écrié, à la simple annonce d’une grande composition de M. Listz qu’il était trop habile pianiste pour être bon compositeur. Comme si l’un devait exclure l’autre nécessairement. Ainsi, on est convenu de la supériorité de Beethoven dans la musique instrumentale, et on parle fort peu de l’unique ouvrage dont il a doté la scène lyrique, bien qu’à cinq, ou six exceptions près Fidelio à notre avis écrase tous les opéras écrits depuis vingt ans. Il en fut de même pour Gluck au siècle dernier. Nul ne pouvant lutter avec lui de puissance, de vérité, de grandeur et d’énergie, dans le développement des passions sombres, dans l’expression de la douleur et dans les tableaux terribles, on refusa la mélodie, la grâce, la fraîcheur, à l’homme qui avait écrit la scène des Champs-Elysées dans Orphée, le final d’Echo et Narcisse, les chœurs de Thessaliens au second acte d’Alceste et les airs de danse d’Armide. Et voyez ce que sont devenues aujourd’hui les fadeurs qu’on lui préférait !….

    Un autre écueil plus dangereux encore était à éviter pour M. Listz, c’est celui que présentent les moyens matériels de l’exécution dans ce qu’ils ont de plus indifférent en apparence ; car il ne suffit pas qu’une musique soit exécutable, que les artistes auxquels on la confie soient habiles, il faut encore que le temps de se familiariser avec ses formes, soit laissé aux interprètes de l’auteur, il faut de longues et fréquentes répétitions, il faut une copie exacte, claire, et disposée avec intelligence. Or, tout cela n’est pas aussi aisé à obtenir qu’on pourrait le croire, et ce n’est guère qu’après plusieurs mécomptes cruels que les jeunes compositeurs peuvent atteindre le but qu’ils se proposaient. C’est pourquoi, en formant son programme, M. Listz a-t-il dû avoir soin de n’admettre que des morceaux d’une exécution facile, et réserver pour son nouvel ouvrage presque tout le temps des répétitions ; sans cela, après quelques tentatives inutiles pour le déchiffrer, le découragement se fût emparé de l’orchestre et la fantasie symphonique déclarée inexécutable n’eût pas été entendue. On voit cela tous les jours. Heureusement il n’en a point été ainsi, et si l’exécution a offert quelques inégalités dues au défaut d’assurance de l’orchestre, au moins a-t-elle été assez fidèle pour que la pensée de l’auteur n’en fût jamais sensiblement altérée. Le succès n’a pas été douteux un seul instant ; plusieurs fois même les applaudissemens se sont fait entendre dans le courant du morceau ; et à la fin, quand l’auteur, qui avait exécuté sa partie avec la supériorité incontestable qu’on lui connaît, s’est levé du piano, la salle a retenti des plus vives acclamations.

    Deux méthodes opposées se présentaient pour traiter le sujet que M. Listz avait choisi : prendre le thème de la ballade et celui des Brigands, les considérer l’un et l’autre comme une combinaison de notes plus ou moins favorables aux développemens, leur faire subir toutes sortes de transformations, les promener dans tous les tons, les présenter en raccourci, en augmentation, en canon, en fugue, abstraction faite de l’expression particulière de chacun et des scènes auxquelles il se rattache ; ou bien, se pénétrant profondément de la pensée dramatique qui a motivé le caractère de cette musique, entrer dans le plan de l’auteur, abonder dans le sens du sujet, et ne pas écrire des notes pour des notes, mais bien agrandir et enrichir le tableau qui dans l’ouvrage original n’a pas dû être étendu davantage. Cette dernière route est celle qu’a suivie M. Listz. Comme sa manière de voir en musique est absolument la même que la nôtre, nous osons à peine dire qu’il a eu raison. En tout cas, il a marché dans cette voie avec une fermeté rare, et en peu de temps il a atteint le but qu’il se proposait : émouvoir. Le premier andante est d’une grande richesse d’effets ; ceux qui résultent du piano accompagnant l’orchestre, nous ont frappés surtout par leur nouveauté, et il faut dire qu’un pianiste seul, et un grand pianiste, pouvait les trouver ; le récitatif sur un tremolo des instrumens à cordes, étonne autant par la hardiesse de ses formes que par l’immense difficulté d’exécution qu’il présente ; difficulté nulle pour M. Listz, et à laquelle il n’a sans doute pas même songé en écrivant. Une transition habilement ménagée, nous conduit loin du lac agité sur lequel chante le Pêcheur, au milieu de la plus terrible tempête que les passions humaines puissent soulever. Il s’agit de la chanson des Brigands. (Je saisis l’occasion de dire aux critiques qui ont confondu cette chanson avec l’Orgie des Brigands de la symphonie d’Harold, que ces deux morceaux n’ont de commun que le nom, l’un est pour des voix et des instrumens, l’autre pour orchestre seul). Dans ce final, M. Listz a eu toute occasion de donner carrière à sa verve fougueuse. Son orchestre marche, se précipite, s’arrête haletant, puis reprend sa course sans que le sens musical perde jamais de sa clarté, au milieu de ce frénétique emportement. Quelques personnes aux goûts simples, aux mœurs douces, aux habitudes calmes de la vie bourgeoise, se récriaient contre le style et la couleur de ce morceau ; cela se conçoit, mais leur critique portait à faux. Ce n’était point sur l’exécution du tableau qu’elle devait tomber, mais seulement sur les idées qui en ont fourni le sujet.

    « De poétiques superstitions, une madone protectrice, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, des femmes êchevelées palpitantes d’effroi, des cris d’horreur mêlés au bruit des carabines, des sabres et des poignards, du sang et du lacryma-christi, un lit de lave bercé par les tremblemens de terre, » telle est la description que fait de la vie de brigand le personnage principal du mélologue, dont M. Listz a emprunté les motifs ; il a eu tort peut-être de faire un pareil choix, mais on ne saurait méconnaître dans la manière dont il les a traités une traduction musicale aussi habile que fidèle de la scène parlée qui s’y rattache. Il nous a semblé que le milieu de l’allegro offrait quelques longueurs. Le travail d’orchestre sur les quatre premières notes du thème gagnerait probablement à être raccourci. Peut-être aussi y a-t-il, dans quelques endroits, abus de modulations enharmoniques, et ces fréquens changemens de ton ôtent-ils aux accords un peu de leur force de vibration. L’attention de l’auditeur (de l’auditeur français surtout) a fort à faire de suivre dans ses élans impétueux la pensée d’un musicien comme M. Listz ; et c’est tout au plus si, en s’amusant à cueillir des fleurs sur le bord de sa route, la capricieuse fée donne à ceux qui veulent marcher après elle le temps de reprendre haleine et de la rattraper.

    Comme exécutant, M. Listz a été ce qu’il est toujours, prodigieux, éblouissant, hors de toute comparaison. Quand ses doigts parcourent le clavier d’un piano d’Erard, on croit entendre deux instrumens mis en action par quatre mains habiles. Rien n’égale la vélocité de ses traits les plus compliqués, si ce n’est la grâce et la délicatesse de ses broderies, le goût exquis de ses ornemens. Mais nous lui reprocherons de se laisser quelquefois entraîner à altérer un peu la physionomie de certains ouvrages dont le style et la forme comportent plus de simplicité, de calme et de sévérité dans leur exécution. Ce défaut, it est vrai, est celui des plus grands virtuoses ; il résulte de l’incroyable facilité de mécanisme et de la vivacité de sentiment dont ils sont doués. Il serait beau à M. Listz de se placer à part, sous ce rapport comme sous tous les autres. C’est le seul perfectionnement dont son talent nous paraisse susceptible.

    Un morceau du plus haut intérêt figurait dans le programme de ce concert ; je veux parler de l’adagio de la sonate en ut dièze mineur de Beethoven, instrumenté en grande partition par M. Girard. Il s’agissait de faire passer dans l’orchestre ce que l’auteur n’a écrit que pour le piano. C’était fort difficile ; un grand nombre des effets étant inhérens à l’instrument lui-même et résultant de la vibration prolongée et décroissante des cordes métalliques sans étouffoirs. M. Girard a su les reproduire cependant avec beaucoup de bonheur, au moyen de légers coups de timballes en sourdines, pendant que les contrebasses attaquent pianissimo la note, et l’abandonnent aussitôt pour la laisser soutenir aux violoncelles, imitant ainsi la dégradation lente d’un son frappé qui se perd en se prolongeant.

    Les instrumens à vent sont mis en usage avec une habile réserve ; les cors surtout, et les clarinettes dans le chalumeau, sont d’une excellente intention. En somme, M. Girard a montré dans l’accomplissement de la tâche dangereuse qu’il s’était imposée une connaissance complète jointe à un sentiment très fin des ressources de l’instrumentatton. Bien peu de chefs d’orchestre pourraient sortir à leur honneur d’une pareille épreuve, Quant à l’adagio lui-même, faute d’un mot qui soit à sublime ce que sublime est beau, je renonce à lui appliquer une épithète. C’est un soleil couchant de la campagne de Rome. Tout est profondément triste, calme, majestueux et solennel. Le globe de feu descend lentement derrière la croix de Saint-Pierre, qui se détache étincelante à l’horizon ; nul être vivant ne trouble la paix des tombeaux qui couvrent cette terre désolée ; on contemple….. on admire….. on pleure….. on se tait.

    MM. Urhan et Massard, l’un sur l’alto, l’autre sur le violon, ont su mériter de vifs applaudissemens, et les obtenir malgré la fatigue extrême de l’assemblée. Les scènes vocales sans accompagnement de M. Clapisson ont également été fort goûtées. S’il était permis à l’auteur de cet article de citer en finissant un de ses ouvrages, il dirait à propos de la marche des Pèlerins que, malgré la précision avec laquelle elle a été rendue, les nuances de pianissimo du commencement et de la fin n’ont pas été assez indiquées par l’orchestre. Le crescendo et le decrescendo doivent être pris sur une échelle plus étendue ; mais beaucoup de temps et de nombreuses répétitions seraient nécessaires pour vaincre cette difficulté, et il n’y a guère que des musiciens de Paris qui aient pu ainsi apprendre à l’improviste un morceau compliqué, et ne laisser paraître dans son exécution que des imperfections de cette nature.

H***   

 

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1e avril 2014.

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