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[FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS]

[DU 10 OCTOBRE 1834 (p. 1)]


RUBINI A CALAIS

    Tel est le titre d’une anecdote que nous trouvons dans le dernier Numéro de la Gazette Musicale, racontée, avec autant d’esprit que de verve, par M. Hector Berlioz.

    Voici son piquant récit :

    « On raconte une anecdote assez originale, qui fait honneur à la bonté autant qu’à l’esprit de Rubini. Un pauvre diable d’Italien, sans argent, sans crédit, sans bottes (comme dit Robert Macaire), ne sachant, en un mot, à quel saint se vouer, imagina, il y a quelque temps, d’aller à Londres demander au célèbre chanteur, son compatriote, de le tirer d’embarras. Il s’agissait pour cela de profiter du court instant qui sépare ordinairement les engagemens de Rubini en Angleterre de ceux contractés à Paris, et le prenant au vol, de donner un concert à son passage à Calais. Rubini consentit à tout, promit de se trouver au rendez-vous à jour fixe, engagea le malheureux auquel il rendait la vie, à repartir au plus vite pour aller tout préparer. Celui-ci revient en effet plein d’espoir, monte un concert, affiche monts et merveilles, fait imprimer le nom de Rubini en lettres de six pouces de haut, place les billets, brosse son chapeau pour la première fois peut-être depuis un an, achète des bottes, se remonte le corps et l’âme, et le soir du concert, devant une salle pleine, se voit forcé de venir, la mort dans le cœur, saluer le public aussi bas que possible, et de lui annoncer que, M. Rubini n’étant pas arrivé, le concert se trouvait nécessairement remis à huit jours. Pauvre homme ! quelles tortures ! quelles angoisses ! mais il n’était pas au bout. Il avait à connaître, sans en éviter une, toutes les douceurs d’un bénéfice.

    » Le concert est annoncé de nouveau ; Rubini a bien promis d’être exact ; tout va bien ; il y a plus de monde encore que la première fois, le petit nombre de billets qui restaient ayant été pris. Mais les grands artistes comme Rubini ne peuvent répondre de leur exactitude si long-temps d’avance ; trop d’intérêts se rattachent à eux pour leur laisser une entière liberté. Rubini se vit donc forcé une seconde fois de manquer au rendez-vous. Le bénéficiaire, courbant l’épine dorsale jusqu’à se la rompre, vint, tout pâle d’horreur, proposer à l’assemblée un second ajournement. Le public, pensant être pris pour dupe, ne voulut pas en entendre parler, et réclama à grands cris son argent. Il fallut bien le rendre jusqu’au dernier sou. La fameuse paire de bottes n’était pas payée heureusement ; sans quoi, le caissier eût trouvé dans ses comptes un déficit de quatorze francs. Le malheureux Italien allait se brûler la cervelle quand sa providence, son dieu, son chanteur, son Rubini arrive enfin. Il lui raconte ses mésaventures et l’horrible embarras où il se trouvait : — Eh bien ! il n’y a point de temps à perdre ; recommencez, je ne puis vous faire défaut cette fois, puisque me voilà.

    » Trotte, trotte, benéficiaire, va revoir ton directeur, ton chef d’orchestre, ta chanteuse, ton basson et ta flûte ; cours chez l’imprimeur, commande une affiche superbe, où tu feras suivre le nom fameux de Rubini de ces mots : récement arrivé de Londres ; n’épargne ni marches ni contre-marches ; convoque le ban et l’arriere-ban des dilettanti ; crie à qui voudra l’entendre dans les cafés, les restaurans, au port, dans les rues, sur les toits : Rubini est arrivé, personne ne te croira ; on te répondra avec un rire menaçant : « A d’autres, charlatan, tu ne nous attraperas plus. » Cependant la séance est ouverte ; Rubini s’avance, son cahier à la main, devant un auditoire, hélas ! bien différent de celui qui toujours, et partout, se presse pour l’entendre. Quelques nouveaux débarqués qui n’avaient pas eu le temps d’apprendre la déconfiture des deux concerts précédens, et un petit nombre de bons Calaisiens plus richement doués que les autres des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, s’étaient seuls rendus au troisième appel de l’étranger. Rubini chanta comme à l’ordinaire, c’est-à-dire qu’il fut admirable, ravissant, stupéfiant ; mais la recette, aye, aye ! quel vide dans la caisse ! la recette ne couvrait pas les frais, et il y avait à payer l’imprimeur, l’afficheur, les musiciens, la salle, l’éclairage et le droit des pauvres.

    » Le droit des pauvres, joint aux frais du concert, excédant de beaucoup la somme perçue, le pauvre bénéficiaire vient trouver Rubini, lui compte son désappointement, et lui indique un moyen excellent de le tirer d’affaire. Ce serait que Rubini fût assez bon pour chanter le comte Almaviva dans le Barbier de Séville. Tout la population de Calais étant assurée à présent de la présence du célèbre chanteur, et ne craignant plus de se voir trompée dans son attente, la salle serait comble, et le fermier des pauvres n’aurait le droit de prendre que le onzième d’une si belle recette, au lieu du quart qu’il avait pris dans celle du concert, parceque cette fois il s’agirait d’une représentation dramatique (admirable distinction !)

    » — Jouons le Barbier de Séville, je veux bien, dit cet excellent Rubini ; allez vite vous arranger avec le directeur et comptez sur moi.

    » Nouveaux efforts, nouvelles courses de l’infortuné bénéficiaire….. Tout marche à souhait ; le directeur, les acteurs, sont enchantés de donner une représentation avec Rubini ; les arrangemens sont bientôt pris ; on affiche, les billets sont enlevés en un clin-d’œil ; on répète, la pièce va bien ; il ne reste plus à faire qu’une dernière répétition à laquelle Rubini a promis d’assister. Il s’y rend en effet. Mais voici bien une autre affaire : à peine le premier morceau est-il commencé, que Rubini l’interrompt. — Comment ! comment ! en français ! vous chantez en français ? On ne m’avait pas prévenu de cela ; jamais je n’en dirai un mot, c’est impossible.

    » Et les acteurs français de répliquer : Comment ! comment ? en italien ? Vous voulez que nous chantions en italien : c’est de toute impossibilité ; nous ne savons pas la langue.

    » — Ah ! mon Dieu ! je suis perdu, s’écrie alors le pauvre diable de bénéficiaire, s’arrachant les cheveux, je suis perdu sans ressource ! Santa Madona ! Pietà ! Sono pazzo, ammazzato, morto ! ! !

    » —Tout n’est pas perdu, dit Rubini, frappé de ce désespoir, la représentation aura lieu, continuons et soyez tranquille, j’arrangerai ça.

    » Le soir, en effet, il entre gravement en scène, et au moment où chacun se demandait comment allait être résolue la difficulté, Rubini répond à son interlocuteur français : Cosa vol dir ? eh !… non so troppo bene lo francese ! Ah ! bene bene, adesso, capisco.

    »  La salle d’éclater de rire à ce dialogue bouffon. Une fois désarmé par l’hilarité, l’auditoire adoptait nécessairement l’exécution du Barbier dans les deux langues ; l’opéra a donc continué avec le plus grand succès, et à la satisfaction du public qui ne pouvait assez applaudir à l’incomparable talent autant qu’à la spirituelle obligeance du grand artiste et de l’excellent homme. Il ne faut pas croire qu’une pareille tentative fût absolument sans danger ; le public des petites villes est d’ordinaire assez turbulent, souvent même fort discourtois ; celui de Calais avait été déjà mécontenté par deux fois à l’occasion de Rubini ; il se pouvait donc fort bien que la hardiesse du chanteur italien fût prise en mauvaise part et servit à faire éclater les fâcheuses manifestations d’un ressentiment mal éteint. Il n’en a point été ainsi, à la vérité ; mais l’incertitude du succès en cette occasion, relève infiniment à nos yeux la noble conduite de Rubini, dont on parlera peu sans doute, parce qu’il est coutumier du fait. »

Site Hector Berlioz créé le 18 juillet 1997 par Michel Austin et Monir Tayeb; page Hector Berlioz: Feuilletons créée le 1er mars 2009; cette page ajoutée le 1er février 2014.

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